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Marcheurs de rêves

Marcheurs de rêves Brandw10
Sam 29 Juin - 2:50

Marcheur de rêves

Le signe


L’Hypathie voguait au-dessus du reg des Terres Brûlées. Ayant laissé Andoria loin derrière eux, les scientifiques, soldats, maraudeurs et aventuriers étaient fondus dans son habitacle de métal et d'hydrogène, dans un mélange raffiné de défiance, de haine froide et de contraintes.

Il n’y avait que du beau monde. Tous les anciens du club des cinq réunis au manoir Xi sous l’égide spectrale du tueur à la rose violette étaient parvenus par un tour de force karmique à se retrouver à nouveau à la dérive. Cette fois-ci, c’est sous la brume que la partie allait se jouer. Et pour ceux qui n’avaient pas eu le temps de régler leurs comptes la dernière fois, il serait plus que temps de percer l’abcès. Vladimir Von Arendt, baron débonnaire, Gerald d’Omanie, à la blonde perruque attachée en queue de cheval, Violette Helmael, avec une bonne humeur à toute épreuve, sans oublier la divine Lan-Lan musicienne de son état par le délicieux grelot de ses pierreries.

Bien sûr, ces protagonistes n’étaient que les points de croix d’une tapisserie bien plus grande qui tissait cette fois le destin entre les nations. Sapiarque, Tartares, même l’Alliance était de la partie…

Mais ce n’est pas de la grande tapisserie bigarrée que nous parlerons aujourd’hui. Seulement d’un point de croix, le jeune Keshâ’rem Evangelisto. Par la force des choses, en un an, il avait bien grandi. La croissance n’allait pas toujours vers le bien. Il s’était pris quelques couches de trauma dans la tronche en échange de palpitationS d’aventure et d’une tripotée de cristaux et de totems. Mais il ne faisait qu’effleurer du bout de ses doigts transis les secrets de ses origines.

S’il s’était embarqué dans cet équipage hasardeux à la poursuite du viscuphage, vers le lac Drolzin, c’était dans l’espoir d’humer le parfum de sa naissance à Andoria. Il en gardait bien peu de souvenirs, des bribes un peu confuses pour tout dire. Lorsqu’il s’était attardé à admirer les tours blanches élancées depuis son surplomb, l’élémentaire de terre Arvane était venu le cueillir. Aussi incroyable que cela puisse paraître, il semblait le reconnaître. Ou, en tout cas, son nom lui était familier. Et Mao l’avait précédé. Il ne comprenait pas bien comment une vieille bonne femme voûtée proche d’être centenaire pouvait encore accomplir un périple de plus de mille kilomètres dans le seul but d’aller s’approvisionner en épices pour le marché des Cannelles d’Epistopoli…

Un point d’interrogation qui s’était triplé par la présente interaction avec Zareh Isfahina. Une peau de caramel, un menton ferme, des yeux de la couleur des forêts de Phylène, son front était bordé d’un foulard ambré d’où pendaient des breloques cuivrées. Cette femme l’avait dérouté. Profondément. Arrivée comme guide sous la houlette de l’Observatoire, qui réunissait l’ambassadrice Lan-Lan Fa de Xandrie et les scientifiques de l’Alliance, il n’avait a priori rien à voir avec elle. Une affection partagée pour Andoria, tout au plus.

Dans ce cas, comment expliquer cette bousculade fortuite, ces signes tracés avec assurance dans sa paume, sous couvert de ramasser les perles de bois de son bracelet brisé. Un croissant de lune. Une croix. Et un caractère alphabétique de la langue d’érudition Andoleïa. C’était une caresse intime, presque maternelle. Gravée dans son subconscient, elle le berçait depuis tout petit et le ramenait exactement au moment où il faisait la sieste les après-midi de lourde chaleur, sur une natte du marché aux épices d’Epistopoli. Il flottait autour de lui des odeurs de cannelles, de safran et de nombreux thés aux saveurs amers ou fruitées.

Une seule personne partageait ce signe secret avec lui. Elle le savait. C’est pour ça qu’elle venait de le toucher. Il s’agissait de Mao. Incrédule et pourtant certain, il n’avait pu quitter son regard plein d’affirmation, celui de Zareh, qui partageait la même gravité et la même couleur maintenant qu’il la dévisageait avec attention.

Un bref échange eu lieu par télépathie. C’était l’Andorienne qui l’avait initié, laissant penser qu’elle possédait le même cristal d’intelligence que lui. Ou bien un nascent approchant. Zareh était un mystère entier, opaque et ondoyant. Elle promettait avoir des réponses aux questions qu’il pouvait se poser.

Mais pas ici, sous le feu des regards curieux. Pas non plus à voix haute ou même en présence physique. Elle préférait de loin le siège de son esprit. Quand il opposa n’être plus capable de rêver – c’était l’un des effets secondaires de la médication qu’il prenait pour l’aider à trouver le repos sans être perpétuellement assailli par sa nébula – elle suggéra qu’il était tout à fait capable d’entrer sciemment dans ses songes en état d’éveil s’il y mettait de la volonté. Pour sa part, elle ne doutait pas d’atteindre un état de sommeil paradoxal en moins de quinze minutes via la pratique de la méditation.

Ces consignes avaient été données alors que Zareh disparaissait déjà dans ses quartiers pour ne pas soulever de soupçons sur un quelconque lien entre eux de la part des membres de l’expédition. L’équipage de l’Hypathie était à se reposer, se quereller, nettoyer ses armes, ou relire des écrits essentiels… lui était resté idiot devant son hublot où l’éclat miroitant des nuages flottait, toujours paume vers le ciel. Le picotement qu’il avait ressenti avait toujours une présence fragile au niveau cutané.

Un regard alentours, il se convainquit que ce n’était pas un piège tordu de l’un de ses « amis » présents à bord et qu’il n’allait pas au-devant d’un grand danger. Puis, il regagna la minuscule cabine qu’il partageait avec l’officier Val’Ihem Karmine et Allan Wilberg, zoologue de son état. La cabine était vide maintenant, ce qui faisait bien son affaire. Il verrouilla égoïstement le loquet comme s’il voulait faire une sieste sans être dérangé avant de s’allonger sur son lit. Nagendra n'aurait pas l'intention de lui faciliter les choses, car le petit singe n'avait nullement envie de dormir.

Comment devait-il « sortir de son corps » exactement ? Son esprit appliqua ce que Seraphah lui avait déjà enseigné en posa son intention sur son cycle respiratoire, laissant son ventre monter et se creuser comme un nouveau-né. Puis il « poussa ». Aucun effet. Si ce n’est de lui plisser le front.

Non, ça n’irait pas.

Et puis, la télépathie agissait-elle hors de son corps, ou bien était-ce plutôt l’apanage d’autre pouvoirs, comme le spiritisme par exemple ? Et si tout se passait en dedans ? Mais que son intériorité touchait simplement celle d’un autre à portée, comme deux feuilles de papiers collées. La localisation de la cabine de Zareh lui était inconnue. Elle ne pouvait pas être loin pour autant, une vingtaine de mètres tout au plus. Pour ce qu’il en savait, elle pourrait très bien se trouver juste de l’autre côté de la cloison. S’il le voulait, il était sûr de pouvoir la toucher par l’esprit pour lui parler.

Alors, pourquoi pénétrer dans ses rêves serait différent ? Cela paraissait néanmoins incongru et difficile de procéder avec le cristal. Bien sûr, en état de sommeil, il connaissait maintenant sa routine pour arriver à ses fins. C’était à la fois plus sûr et plus aléatoire. Plusieurs contraintes pouvaient compromettre le taux de réussite.

D’abord, le rêve étant un monde flottant, cela supposait qu’il soit lui-même « réveillé » à l’intérieur de son rêve. Il avait appris à localiser ensuite une porte propre à son esprit pour accéder à un espace intermédiaire qu’il nommait les Ruelles où se trouvaient toutes les portes des subconscients à sa portée dans le périmètre. Il devait ensuite errer, en comptant plus ou moins sur la chance et l’intuition pour le guider vers ce qu’il espérait. Mais les rencontres étaient toujours imprévisibles et chercher un esprit en particulier revenait à trouver une aiguille dans une botte de foin. Ici, on était plus proche de la loterie au million d’astras.

Ce que Zareh lui demandait était d’agir avec certitude dans un périmètre restreint. De sauter toutes les étapes et de bondir directement dans sa psyché…

Les quinze minutes étaient écoulées. Le temps leur était compté. Et il ne savait toujours pas comment se débloquer. Le Nanrangpé poussait de petits cris en sautant du lit superposé à la commode…


Dernière édition par Keshâ'rem Evangelisto le Sam 29 Juin - 5:48, édité 1 fois
Sam 29 Juin - 5:32

Marcheur de rêves

La maîtresse d'Esprit


Allongé sur son matelas, son corps s’enfonçait doucement à mesure qu’il se relâchait. Malgré les apparences, son esprit bataillait pour ne pas batailler. Vain combat revenant à hurler pour obtenir le calme, la frustration dominait.

Après quelques minutes inconfortables, il finit par se lasser de se tortiller. Qu’il y arrive ou non, rien ne servait de stresser. Alors il s’alanguit, comme s’il partait vraiment à dormir un moment. Ses pensées revinrent aux sensations dans la paume de sa main. Celles ressenties lorsque Zareh y avait tracé les symboles. Croissant de lune. Croix. Et signe andoleïa… croissant de lune… croix… signe… croissant de lune… croissant…

Comme un fil reliant sa main à celle de Zareh, il ressentit une légère traction, un étourdissement.

L’instant d’après, il était ailleurs. Ouvert à l’immensité, les vents lui fouettaient le visage avec panache et jetaient ses mèches cendrées devant ses yeux. Il se trouvait en hauteur, face à des montagnes à l’horizon. La ligne fuite était arrondie, comme s’il vivait à l’intérieur d’une paire de jumelle, et que ses bords étaient faits de pastels qui se distillaient dans l’eau du ciel.
On aurait dit un paysage semblable aux Terres Brûlées, quoique le relief soit plus élevé.

-« Tu en as mis du temps, Marcheur. »

Comme un clignement de paupières, elle était là. Echo distant, elle se déplaçait d’une roche à une autre, pour venir jusqu’à lui dans un vacillement de lumière. Il avait réussi. C’était une rencontre onirique en état d’éveil.

-« Comment est-ce que vous faites ça ? Vous aussi, vous êtes une télépathe ? »
Un sourire évaporé. Elle ne pensait pas qu’il commencerait avec ce genre de questions. Bagatelle.
-« Si c’est ce qui t’intéresse… non. Ton pouvoir t’appartient. Il est juste regrettable que tu sois trop faible et trop immature pour le maîtriser. »
Il le reçut immédiatement comme une attaque. Son premier réflexe fut de nier, puis de l’invectiver. Pour qui se prenait-t-elle avec ses approches frauduleuses, au lieu de tout simplement dire ce qu’elle lui voulait. En même temps, il savait qu’elle avait raison.
-« Pour une personne de ton âge et de ta condition, tu as eu accès à de multiples cadeaux, des cadeaux rares et précieux qui suscitent la convoitise. Plus tu en acquiers, plus il te devient facile d’en trouver. Et plus les ennuis te collent à la peau. Comment défendras-tu ton bien quand on viendra pour t’en déposséder. Cela pourrait arriver plus tôt que tu ne penses. Aujourd’hui peut-être ? Violette, Gerald, Vladimir ou même Archibald ?»

Son pied frappa le sol. Dans une gerbe de poussières, une lance jaillit du sol. A peine saisie, son bois siffla dans l’air à côté de son oreille. Il se jeta à terre en roulant, s’écrasant l’épaule sur un cailloux avant de trébucher et de reculer encore sous un assaut ininterrompu que la combattante esquissait telle une danse aérienne. Sans aucun effort. Elle ne pouvait se fatiguer, puisque ce n'était même pas son vrai corps qui travaillait, n'est-ce pas? Alors pourquoi lui était-il à ce point en difficulté? En deux mouvements, elle entailla son épaule et son pied dérapa le long d’une pente. Son corps resté dans son lit sursauta face au choc. Il s’en fallut de peu qu’il tombe du haut d’une falaise, des centaines de mètres plus bas.

-« Aidez-moi ! Je vais tomber… pourquoi me voulez-vous du mal ? »
-« Je ne peux pas te tuer en rêve… à moins que ton esprit n’en soit complètement persuadé. Après tout, je suis capable de diviser par deux le rythme des battements de mon cœur si je l’ordonne à mon corps... alors, peut-être... oui, tu devrais pouvoir faire un arrêt cardiaque si tu le décides en tombant»
Il haletait. Pourquoi tout était si coupant, si dur dans ses bras. D’habitude, en rêve…
-« Tout est plus facile ?... » Compléta-t-elle comme si pensées n’étaient pas ses pensées mais qu’il les semait librement au vent dans sa psyché.
-« Je n’ai pas le pouvoir de façonner le paysage. Je suis arrivé ici comme j’aurais pu arriver ailleurs. Seuls les plus grands maîtres télépathes sont capables d’altérer totalement leur Royaume et de tisser celui des autres à leur guise… la télépathie est un outil… l’Esprit en assure le maniement… »

Keshâ’rem était presque sur le point de lâcher prise, lorsqu’elle lui attrapa le poignet et l’aida à se hisser à son niveau dans un cri.

-« Je maîtrise pleinement mon esprit. C’est pourquoi je suis lucide à l’intérieur de mon rêve, contrairement à la plupart des Dormeurs. Je te reconnais comme un corps étranger, un visiteur. Mais toi qui détient le pouvoir d’agir sur l’esprit, tu ne maîtrises même pas le tiens. Comment entends-tu vaincre tes ennemis si ta volonté n’est pas plus forte ? »

Reculant loin du promontoire, il la surveillait avec appréhension, bien en peine de se dire qu’elle ne pourrait pas le tuer dans ce lieu si tel était son désir.

-« Si vous ne pouvez pas transformer votre rêve, comment avez-vous fait avec la lance ? »
-« Bon point… je ne peux altérer la trame de mon rêve, mais je suis en rêve lucide. Au fond, tout ce qui se trouve ici est fait de la même substance que moi. Pour un changement si mineur, c’est une simple projection de mon « corps ». J’aurais pu me rêver nue, n’est-ce pas, ou en armes. Mais je ne suis ni vêtue, ni armée, contrairement aux apparences. Je ne le suis que parce que tu y crois. Tout comme tu peux mourir parce que tu n’arrives pas à te détacher de cette croyance. »

De manière distante, Keshâ ressentait un filet de sueur poisseuse dégouliner sur son front… dans le réel. Zareh posa sa lance sur son pied et l’invita à rejoindre doucement le sol, tout en se rapprochant du jeune homme d’un air non menaçant.
-« Les portebrumes ont existé de tout temps. J’en ai formé beaucoup à maîtriser leur talent et forgé leur Esprit pour éviter l’Errance, jusqu’à leur dernier souffle… tu aurais bien besoin de cet enseignement, mais nous n’en avons pas le temps aujourd’hui. J’ai d’autres informations à t’apporter. »
Mar 2 Juil - 7:23

Marcheur de rêves

La maîtresse d'Esprit


-« Comment connaissez-vous le Signe ? Et quel est votre lien à Mao ? » demanda le jeune rêveur, presque abruptement.

Le vent sifflait furieusement en remontant les bords coupants de la falaise. Il recevait par intermittence sa gifle cinglante, qui charriait on ne sait trop comment des grains de sel. Ses yeux plissés tentaient d’y résister pour ne pas perdre contact avec ceux de Zareh. Aussi perçants que ceux d’une vipère, ils n’étaient pas sans rappeler ceux de la frêle marchande d’épices. A bien y réfléchir, il y avait fort à parier qu’elles soient apparentées. Leur présence simultanée à Andoria ne pouvait que donner du poids à cette théorie.

-« Tu te décides enfin à réfléchir, jeune renard… l’important n’a jamais été quoi ou comment… mais qui et pourquoi."

La tenue mordorée de Zareh ondoyait sous le vent comme une vague, ou peut-être un serpent. En cet instant où chacun de ses traits était aussi immobile que la pierre, elle n’avait rien à envier à un élémentaire de terre, à l’inverse de son habit qui offrait un contraste saisissant.

Ce n’était peut-être pas important, mais il aurait trouvé super cool de savoir comment elle faisait pour avoir un esprit d'airain. Elle lui tenait tête jusque dans son sommeil et semblait avoir à lui en apprendre! Bien plus que cela, elle se prétendait mentor de nombreux portebrumes, dont il faisait dorénavant partie. Il n’avait pas assez d’orgueil pour ne pas vouloir des secrets qui lui permettraient de prolonger son existence et sa santé mentale.

Allait-elle enfin cesser de le cuir de son regard et lui dire enfin quelque chose ?!

-« Je comptais te laisser deviner progressivement certaines choses… mais ton avidité et ton extrême constance à te mettre en danger me forcent à sortir de l’ombre. Tu ne peux dériver ainsi plus longtemps ! … tu l’as peut-être deviné, mais Mao et moi sommes apparentées… un peu plus que cela même. »

Il fronça les sourcils, se méfiant de l’étrange idée qu’elle allait sans doute avancer.

« Nous sommes la même et unique personne. »
Zareh apprécia les réactions de son pupille, s’attendant sans doute à recevoir son lot d’incrédulité en retour.  Mais il mimait à présent trait pour trait le visage sibyllin de l’Andorienne. Lui aussi pouvait donner du regard sévère, malgré sa couleur lavande aux airs songeurs.

-« Eh bien ? Tu n’as rien à dire ? »
-« Que voulez-vous que je vous dise ? Bien sûr que non, je ne vous crois pas… si ça se trouve, tout ceci est un piège ou une vaste fumisterie savamment orchestrée par un fou qui n’aurait que ça à faire… il doit y en avoir quelques-uns là-haut. Je nomme au hasard Vladimir et ses pions masqués aux pouvoirs inconnus… »

Ce serait quand même trop beau qu’un télépathe se retrouve roulé dans sa propre farine télépathique. A ce compte là, toute cette expédition n’était peut-être qu’un mirage depuis le début. Et il serait piégé dans l’un de ses rêves par sa nébula qui avait depuis pris les commandes de son corps ; tandis qu’elle se dirigeait vers la mer de Brume. Zareh ne serait qu’une distraction ou une comédie pour mieux lui faire rendre les armes. Ou charité - pour lui faire mieux accepter son sort.

-« Je comprends que tu t’attaches à une illusion rassurante sur ton passé. Tu n’as pas envie de renoncer à cette femme qui passait pour être ta grand-mère. Mais grandit un peu. Tu t’es lancé dans une mission suicide, non seulement à cause du viscuphage, mais aussi de tous les membres qui composent la mission. Ils sont un peu comme un bâton de dynamite dans un souterrain. Entre dans ta tête que je suis ici ta seule véritable alliée. »
-« Et comment justifiez-vous cette réalité ? »
-« Je suis une portebrume de jouvence. Le temps n’a pas d’impact sur moi, autrement que sur mon esprit. Ma nébula me permet également de prendre l’apparence de mon choix. »

Il commençait à douter. Pour un traquenard, c’était tout de même assez élaboré. En respirant bien calmement, il parvenait encore à sentir la couverture sous ses doigts dans la cabine. Il croyait même entendre distinctement Wilberg lui demander d’ouvrir la porte au loin. Son audition réelle faisait résonner l’écho de la voix amplifiée par le vent. Elle envahissait le rêve de Zareh.
-« Eyh, Keshâ’rem. J’ai oublié ma machine à écrire dans la cabine. Voulez-vous bien déverrouiller la porte, juste une minute ? »

-« Le temps nous est compté. Ce n’est pas ma situation rêvée mais pour résumer, nous sommes  par-dessus tout dans la même équipe, avant même de parler d’Epistopoli ou de l’Alliance. Cette rencontre est le seul moment où nous pourrons nous entretenir sans filtre. J’ai toutes les raisons du monde de rester dans la clandestinité. Et toi, tu as tout intérêt à ce que notre relation demeure strictement confidentielle. Vois-le comme un atout. »

Son récit fantasque avait étrangement l’air de pouvoir tenir debout, dans ce monde étrange qu’était Adhra… mais comment la croire, sachant que si elle disait vrai, c’était une menteuse et une actrice hors pair.

-« Si nous n’avons pas le temps, allons droit au but. J’ai besoin d’une preuve que vous êtes réellement Mao. Et que, par exemple, vous ne l’avez pas tuée… ensuite, je veux savoir pourquoi je suis resté dans l’ignorance aussi longtemps et quel était l’intérêt de m’aider dès le début. J’ai fini par comprendre que les gens ne font rien gratuitement dans cette vie. »

Zareh se campa sur ses positions. L’horizon semblait se rapprocher peu à peu de leur promontoire frappé par un soleil implacable. C’était comme si les mots insistants de Wilberg le tiraient inéluctablement vers sa conscience dans la cabine et qu’il ne gardait leur liaison que de plus en plus difficilement.

-« Tu pourrais venir me voir dès ton réveil et me demander de me transformer. Mais ce ne serait pas très malin car nous serions démasqués. La diversion est l’art suprême du shinobi… je recommande de garder nos distances et de ne pas nous parler plus qu'à n'importe quel autre membre de l'expédition... Ta confiance devra attendre. Accorde-moi seulement un doute raisonnable… à notre retour, je te donnerai toutes les preuves nécessaires… peut-être que mes raisons t’aideront à mieux comprendre mon choix… j’ai connu tes parents Hani et Aadhya bien avant ta naissance. Ta mère et moi étions de vraies amies comme on en a peu dans une vie. Ce signe que je t’ai appris a toujours été un code entre elle et moi... Pour faire simple, j’étais un peu ta marraine. Après ce qui est arrivé à ta famille – et nous en reparlerons – je me suis promis de veiller à ce que rien ne t’arrive, jusqu’à ce que tu sois en âge de faire tes propres choix. Mais tout s’accélère maintenant… »

Un florilège d’émotions se disputaient son attention. D’abord l’hésitation. Elle pouvait très bien avoir torturé Mao et l’avoir tuée. Puis la colère. Si c’était Mao, de quel droit jouer avec ses sentiments et sa vie. D’ailleurs, en parlant de protection, elle craignait. On l’avait battu, violé, volé, humilié… mais il était resté en vie et en un seul morceau malgré un déluge de criminalité sur la basse-ville.

-"Je dois dire que je trouve ça un peu tiré par les cheveux. Une telle loyauté. Et pourquoi ne pas m'avoir adopté si c'est la vérité?" dit-il en peinant à contenir une pointe de peine qui lui serrait la gorge.

-"Je... je suis désolée. Je n'ai jamais été apte aux relations humaines. Ma vie a été faite de rigueur, de discipline et d'obéissance. C'est celle d'une combattante et d'une espionne. Solitaire et rude. Ta mère a su me toucher. Mais... quand c'est arrivé... quand tu t'es retrouvé seul, j'ai été prise de cours. Je ne savais pas quoi faire, ni comment m'y prendre."

Le masque intransigeant de l'espionne se fendilla. Elle qui aurait sans nul doute pu être une caravanière n'avait pas eu une enfance normale, à une époque où la ferveur religieuse était à son apogée. Ceux qui étaient frappés du sceau de la Malice n'étaient bienvenus nul part. Ils devaient se cacher. Se cacher toujours. Même pour mourir. Marcher et errer seul. Au moins, avait-elle trouvait un maître inflexible pour la forger. Comme elle pensait qu'elle le forgerait. Sans état d'âme. Insensible aux blessures...

Il regarda ses mains, qui semblaient maintenant écorchées par le vent et devenir friables. Comme les grains de sel, il était peu à peu en train de se désagréger et d’être emporté vers son éveil.

-«  Keshâ ! Attend ! »

Elle n’avait pas fini. Il restait le plus important. Il sentait déjà ses yeux rouler sous ses paupières et son corps remuer malgré lui…