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[Requête] Nunc Melior

[Requête] Nunc Melior Brandw10
Jeu 22 Fév - 22:58

Un homme que la société avait tourmenté dès son plus jeune âge. Des années plus tard, alors que la vie d’un être humain était si courte, le voici de retour à la source de ses problèmes. De retour dans la région d’Opale, donc. Ces récentes enquêtes l’avaient menées ici, du moins au Magistère. Mais c’était encore bien trop vague pour vraiment s’en prendre à ces derniers. S’ils étaient capables des pires immondices, les sujets pouvaient rarement mener une existence presque paisible. Une prime aurait été mise sur sa tête, des traques incessantes déployées, mais rien de tout cela. Seulement une présence qui l’observait de loin. Au début, Artémis tenta de les appréhender, en vain. Il avait décidé de vivre avec cette présence, de les amadouer, puis de les prendre par surprise. Ce jour était enfin arrivé.

« Œil-De-Nuit, Vilain, partons à la chasse. », dit-il très calmement au majestueux loup blanc et au yearrk.

Un plan très bien ficelé. Ils partirent tous les trois dans une direction opposée de celle des observateurs. Le canidé et le yearrk se déplaçaient évidemment trop rapidement pour être suivis, alors ils se contentèrent du Portebrume, leur cible naturellement. L’homme aux cheveux d’albâtre s’arrêta au cœur d’un petit espace dans lequel les arbres ne semblaient pas pousser. Il était seul dans ce cercle au milieu des arbres. Quelques instants plus tard, des cris, du sang, des hommes qui sortirent de leur planque pour finalement retrouver Artémis. Un léger sourire en coin, le vagabond dégaina son sihil et perfora en plein cœur le premier arrivé. Les autres se calmèrent et semblèrent complètement désemparés. En réalité, il n’en restait plus que deux d’entre eux. Œil-De-Nuit et Vilain s’étaient occupés des quelques autres. Les voici revenus, la gueule en sang, manifestement rassasiés. Les deux hommes étaient maintenant encerclés.

« Bien, bien. J’aurais préféré faire votre connaissance dans d’autres circonstances, mais vous ne m’avez jamais laissé vous attraper avant ce jour. Aujourd’hui, je suis bien mieux accompagné, il m’a été aisé de vous cueillir. Maintenant, deux options s’offrent à vous : la première étant de répondre à mes questions et survivre ; la seconde, moins alléchante, est de vous taire et mourir dans d’atroces souffrances. »

Derrière eux, deux animaux féroces, aux dents teintés du sang de leurs défunts camarades. Devant eux, un homme bien réputé pour avoir survécu à bien plus que deux espions sans envergure. L’un des deux sembla craindre de sa vie s’il révélait des informations. Artémis ne put s’empêcher d’afficher un sourire fier, carnassier, revanchard et rempli de provocation. Ce ne fut pourtant pas une insulte de la part du pauvre espion, mais une réelle crainte quant à sa survie.

« Si cela peut te rassurer, vieil ami, ton employeur ne sera plus de ce monde dès lors que tu m’auras indiqué sa localisation. Vous savez pourquoi il vous envoie m’observer, alors vous imaginez pourquoi je souhaite anéantir tous ceux qui ont participé à ces expériences sur ma personne. »

L’homme aux cheveux d’albâtre avait été suffisamment convainquant, puisqu’il décida de coucher toutes les informations qu’il détenait. Excepté la localisation, information la plus importante, ils ne savaient pas grand-chose d’autre. Leur commanditaire ne leur avait demandé que de suivre le vagabond et de lui envoyer des rapports réguliers sur ses évolutions. Rien de plus. Ils étaient néanmoins certains de ne pas agir pour le Magistère, du moins pas directement. Une curiosité qui intéressait là aussi le vagabond. Rassuré d’avoir écarté ses parents de cette manigance, il cherchait à savoir comment avait-on pu les leurrer au sein même de lieu de travail. Mais s’il ne s’agissait pas vraiment du Magistère, cela réglait plus ou moins la question. Kidnapper des enfants pour des expériences était si courant.

Il siffla un bon coup. Le loup blanc et le yearrk disparurent et un magnifique pégase noir arriva peu de temps après. « Ablette, mon amie, nous allons enfin mettre du sens à mon existence. », fit-il en lui caressant le museau. Il grimpa ensuite sur son dos et lui ordonna gentiment de prendre son envol.


Dernière édition par Artémis De Goya le Ven 23 Fév - 16:11, édité 5 fois
Ven 23 Fév - 10:02

"Papa". C'est incroyable ce qu'un si petit mot, ce que ce si banal enchevêtrement de syllabes enfantines peut dissimuler de profond, d'animal. Il peut être doux, ce petit mot, quand il est l'un des tous premiers qu'on entend. Il peut être dur, un peu plus tard, quand il sert de porte étendard à une adolescence qui se veut indépendante. Il peut être amer, enfin, quand il a le goût des regrets, qu'il se teinte des nuances blafardes d'une vie d'adulte dont l'espoir s'est envolé. Mais il n'est jamais dénué d'amour. Sinon, on lui préfère plus généralement les mots de grandes personnes, les mots définis, les mots définitifs. Ces mots qui n'ont plus rien d'enfantin, les mots du dictionnaire. "Père", "géniteur", "paternel". Rien de tout ça ne s'appliquerait à lui.

- Lester. Dit simplement Lillie en pénétrant dans les appartement du scientifique. Elle avait à peine eu le temps, depuis son arrivée à Opale, de se doucher et de passer des vêtements propres. Sur sa mine triste ruisselaient ses mèches roses délavées, comme autant de néons tard sous la pluie du soir. Son treillis lui tombait aux chevilles, ses baskets trouées attestaient, si ce n'était de sa pauvreté, de l'utilisation trop intensive de son pouvoir. Son large pull à capuche lui aussi avait souffert de ses transformations. Elle n'avait l'air de rien et c'est précisément ce qu'elle voulait. Que ce moment ne soit rien.

- Lillie... Lillie c'est toi ? Ma fille ? Loués soit les Douze ! Lester avait tourné la tête à la mention de son nom. Assis à son bureau - où seul un minuscule espace lui permettait encore de faire tenir une feuille au milieu des montagnes de dossiers occupant le reste de l'aggloméré - il s'était levé d'un bond, rechaussant ses lunettes comme pour mieux voir l'inattendue. Il n'avait pas tellement changé, pensa Lillie. Comme elle, il était grand et trop maigre. Sa longue blouse blanche trainait presque par terre, renforçant l'image d'un épouvantail sur qui on aurait jeté le dernier tissu de la maison. Ses cheveux blancs se dressaient sur sa tête en une masse informe. Sous ses lunettes rondes, ses minuscules yeux gris se battaient pour se frayer une place entre ses épais sourcils et ses cernes gonflées. Il avait l'air d'un fou, c'est vrai, mais pas d'un méchant fou. Il n'avait pas dans le regard cette lueur cruelle que Lillie avait imaginé pendant ses années d'exile. Il n'émanait pas de lui cette aura violacée, et il y avait fort à parier qu'il n'avait pas de rire gras et tonitruant, comme les méchants des dessins-animés.

- Qui veux-tu que ce soit, Lester ? Ce n'est pas toi qui a envoyé le gros Jerry pour me retrouver ? Difficile de feindre la surprise quand on commandite un enlèvement, non ? Elle recula d'un pas. Elle se savait faible. Le moindre contact suffirait à adoucir sa haine. Lui, en revanche, avança encore. Il tendit le bras, sans la toucher, secoua la tête doucement.

- Un enlèvement..? Non, Lillie, non. Je voulais simplement de tes nouvelles. Pas un jour ne passe sans que je ne pense à toi, pas un. Et je n'y tenais plus, je devais te revoir. S'il avait fallu que je voyage dans tout Uhr pour se faire, je n'aurais pas hésité une seule seconde. Mais je n'avais rien, rien à part une probabilité. Celle que tu sois encore à Xandrie. Sans l'aide de Jerry, je serais mort avant même de t'avoir retrouvée. Les verres de ses lunettes amplifiaient la taille des larmes qui perlaient aux coins de ses yeux. Sa voix s'était brisée, elle non plus n'avait rien de commun avec celle qui vivait dans les souvenirs de Lillie. Elle était bien plus abimée, bien moins grandiloquente. "Peut-être as-tu besoin de te reposer ?" Lester n'irait pas plus loin, pas aujourd'hui. Il savait que la moindre maladresse de sa part ferait fuir sa fille comme un chat apeuré d'un bruit trop soudain. Il lui confia du linge propre - tout un tas de vêtements qu'il avait fait acheter pour elle - et ne l'embêta plus.

L'appartement n'avait pas changé. C'était toujours le même plancher piqué par les vrillettes, toujours le même plafond aux moulures écorchées. Il y avait partout cette même odeur de camphre, partout ces papiers en vrac, ces ampoules nues et ces meubles d'un autre temps. Debout dans la pièce à vivre, Lillie devina sur sa gauche la cuisine, qui n'avait de cuisine que le nom, puisque même du temps de sa mère, personne n'y cuisinait jamais. Le petit escalier à la droite du bureau de Lester montait sur sa chambre, ce lieu mystérieux où jamais la jeune Lillie n'avait pénétré. Et puis, à gauche, au fond, il y avait sa chambre à elle. Ce petit bout de pièce, ces quatre murs vers lesquels elle avançait maintenant. Tout y était exactement comme elle l'avait laissé, des années auparavant. Il y avait cette minuscule fenêtre, sous laquelle trônait un petit radiateur en fonte. Il y avait ce lit, à l'opposé, paré d'une belle couette aux motifs fleuris. Il y avait ces posters, partout, d'actrices opaliennes, de chanteurs d'Aramila, de rêves de tout Uhr. Et il y avait cette peluche. Cette unique peluche de Nautifélin à l'oreille cassée par l'amour trop puissant d'une enfant. Lillie observa tout sans rien voir. Elle flottait au-dessus de la pièce comme un fantôme. Mais le soir venu, une fois son corps lavé, une fois des vêtements propres passés, elle se glissa dans son lit, et doucement redevint cette petite fille à la peluche bleutée.
Sam 24 Fév - 0:08

Lester. Un scientifique réputé fou dans son domaine d’activité. Cela n’était en rien étonnant pour le Portebrume, qui grimaça en recevant cette information d’un vieil ami qui lui devait un service. Un fou parmi tant d’autres, mais ce fou-ci lui avait volé sa jeunesse et une partie de sa vie. Une grande partie, même. L’adresse fournie correspondait à celle donnée par les espions. Il avait bien fait de les épargner, ils n’avaient pour l’instant pas mentis. Pour l’heure, il préféra rester devant quelques temps et observer les mouvements aux alentours. Artémis n’était pas un professionnel de l’infiltration, bien au contraire. Dès qu’il mettait les pieds quelque part, cela finissait – bien souvent malgré lui – en un véritable carnage. Cette fois-ci, il voulait prendre son temps, car il attendait ce moment depuis de nombreuses années.

« Comment comptes-tu t’y prendre, mon frère ? », le questionna Œil-De-Nuit, l’esprit de loup blanc qui était en lui. Une question tout à fait légitime. D’ordinaire, le vagabond fonçait et s’adaptait à la situation qui se présentait à lui. Aujourd’hui, pour une raison que même son loup n’expliquait pas, l’homme aux cheveux de suie voyait les choses différemment. Ce n’était pas la peur qui le freinait, mais un esprit vengeur, qui ne savait pas réellement comment s’y prendre. Et cela inquiéta à la fois le canidé et la Nebula qui était restée silencieuse tout ce temps. Un record. Artémis n’agissait jamais par vengeance ou par rage. Il effectuait ses missions avec beaucoup de sang-froid. Il se salissait les mains parce quelqu’un devait le faire. Voilà tout.

La situation était différente aujourd’hui. Un intérêt clairement personnel était en jeu. La Nebula le coupa dans ses songes : « Je ne sais pas ce que tu attends, vagabond. L’homme que tu recherches doit être un rat de laboratoire, qui ne sort jamais de sa tanière. Il est probablement suffisamment riche pour que l’on fasse ses courses à sa place. En d’autres termes, vagabond, tu vas devoir arrêter de tortiller du cul et faire comme tu as l’habitude. Autant d’ordinaire, je n’apprécie pas vraiment tes méthodes. Autant ici, c’est la solution la plus raisonnable. » Un jeune loup blanc, aussi douloureuse fut cette pensée, sembla d’accord avec sa détestable partenaire.

Cependant, il lui sembla voir une faible lumière s’allumer dans une petite lucarne, toute petite fenêtre au dernier étage. Probablement une chambre à coucher. Le bâtiment était bien habité. Frapper à la porte serait inconsidéré et très mal perçu. Entrer de force ne serait pas mieux avisé. Pour couronner le tout, le temps se dégradait au fur et à mesure, laissant place à de petites gouttes de pluie qui s'intensifiaient. « Super. Maintenant, on va sentir le loup mouillé. », souffla la Nebula au grand désespoir de son hôte qui l'ignora simplement. Aussi étonnant que cela put paraître, Artémis était sans idée. Habituellement, nulle hésitation ne venait entraver ses désirs.

« Ici, nous avons une bonne visibilité, nous sommes partiellement protégés de la pluie. Nous restons quelques temps. J'ai besoin de plus d'informations sur les occupants de cet habitat. Qui sont-ils ? Combien sont-ils ? », marmonna-t-il d'un air maussade, comme à son habitude. « Et puis quoi ? Tu veux aussi que l'on t'envoie les plans de la baraque ? Tu ne comprends pas qu'ils sont barricadés derrière ces murs et qu'ils ne sortent jamais. C'est un rat de laboratoire que tu traques, pas un explorateur comme toi, qui passe le plus clair de son temps en-dehors de son toit. »

Elle marquait un point et le vagabond en avait pleinement conscience. Pourtant, il campa sur ses positions et resta observateur le temps de l'averse.
Mer 27 Mar - 9:13

Les jours passaient et se ressemblaient étrangement à Opale. Si elle n'avait pas été habituée à vivre sur ses gardes, Lillie aurait presque pu croire que Lester ne lui voulait vraiment aucun mal. Mais elle se méfiait de lui comme on se méfie du temps qui change. Il avait déjà attendu des années, nul doute qu'il était capable de patienter quelques jours de plus avant de la clouer sur une table d'opération. Pour l'heure, il se contentait de phrases mielleuses et d'une relative pudeur vis à vis de sa fille. Il la laissait vivre sa vie, ne sortait que très peu de sa chambre, à l'exception de quelques déplacements au Magistère. Lillie aurait plusieurs fois eu l'occasion de visiter cette fameuse chambre, mais elle se doutait bien que Lester avait pris ses précautions en cas de visite impromptue. Elle ne s'y risqua pas.

Elle profite du calme apparent pour redécouvrir Opale. Elle n'avait que très peu de souvenirs de cette ville tentaculaire et étonnamment au moins aussi nauséabonde que Xandrie. Déjà enfant, elle passait le plus clair de son temps chez elle. Ses parents vivant presque reclus dans leurs laboratoires respectifs, elle n'avait pas le loisir de se promener seule dans la rue. Elle profitait désormais du temps qui lui était imparti pour se renseigner à droite à gauche sur les récentes activités du Magistère et de la ville en générale. Elle avait appris de son expérience à Xandrie qu'aucune information n'était plus crédible que celle qui sortait de la bouche de la rue. Les gens parlent quand ils ne peuvent agir. Et écoutent quand ils ne peuvent parler.

Aussi Lillie sortait-elle tous les matins de l'appartement, tantôt en femme mûre, tantôt en enfant, tantôt en grand-mère. Elle changeait de coiffure, de vêtements, parfois même de pas. Elle ne voulait pas attirer sur elle une attention trop grande. Elle était loin de se douter que quelqu'un l'observait en cachette. Après quelques jours à flâner, elle finit par boire le thé aux abords du Magistère. Exténués par une journée manifestement trop longue, deux Officiants échangeaient sur une table non loin.

- Je déteste cette période, dit le premier. Avec l'approche des oraux, les assistants commencent à paniquer, et tous les projets, pourtant sérieux, prennent des allures d'expériences de fous.
- M'en parle pas ! Bélial a tellement peur que son projet n'intéresse pas les Directeurs qu'il est prêt à passer aux phases de tests alors même que ses premiers résultats prouvent que rien n'est prêt pour une étude sur cobayes humains. Il hurlait tout seul qu'il enlèverait lui même un gamin s'il pouvait. Ce système les rendra tous fous à lier. Je veux dire, plus qu'ils ne le sont déjà.
- D'autant que ça n'a jamais empêché les fous de Nunc Melior de continuer à mener leur petite barque. Secret de polichinelle si tu veux mon avis, mêmes les Directeurs savent que rien de tout ça n'est terminé.

Si les modus operandi du Magistère étaient un peu compliqués à comprendre pour une enfant, il l'était beaucoup moins pour la femme que Lillie était devenue. Ce bref échange suffisait à lui faire comprendre que la soif de découverte comptait moins pour les chercheurs que l'accession à un titre et à un rôle prestigieux. Elle comprit rapidement, en revoyant les accès de rage de Lester, que celui-ci avait dû par le passé lui aussi soumettre des projets aux Directeurs. Et à en croire sa folie prématurée, ceux-là n'avaient pas dû être assez pour lui faire conserver son titre de Docteur.

Lillie regagna l'appartement d'un pas décidé. Il fallait qu'elle accède à ce bureau. Il fallait qu'elle obtienne de quoi confronter Lester. Qui sait, avec assez d'éléments en sa faveur, et si elle arrivait à trouver des soutiens au Magistère, tout ça ne se terminerait peut être pas en bain de sang.
Dim 31 Mar - 23:40

« Dis, cette odeur, c’est bien la même depuis que nous sommes ici ? », marmonna le vagabond d’un ton lugubre. Le canidé, par un lien psychique, acquiesça en réponse à la question de son partenaire. En effet, voilà des jours qu’ils observaient les entrées et sorties de la demeure appartenant au scientifique recherché. C’était un homme méticuleux, toujours accompagné et probablement que ses travaux étaient parfaitement bien dissimulés dans ses quartiers. Mais ce qui alerta Artémis, qui perdait espoir au fil des jours, était cette femme qui venait de sortir. Elle dégageait la même odeur corporelle que la vieille dame, l’enfant ou l’adolescente aperçues dans la semaine. Avec du recul, excepté l’âge et les coiffures, elles avaient toute un air de ressemblance. Alors deux options étaient possibles : soit il s’agissait d’une famille ; soit il s’agissait de la même personne usant du pouvoir de jouvence.

« Nous devrions la suivre, dit le Change-Peau. »
« Il ne fait aucun doute, mon frère, rétorqua le canidé. Use de mes sens pour la traquer à distance. »

Cela ne faisait aucun doute. C’était d’ailleurs grâce aux sens de ce dernier qu’Artémis a pu déceler un problème. Ce problème pourrait tout à fait se révéler être la solution. L’homme aux cheveux d’albâtre n’avait pas vraiment l’apparence du touriste ou du flâneur par excellence. Il attirait forcément le regard. D’une part, à cause de son physique imposant et de ses yeux dorés ; d’autre part, sa tenue vestimentaire qui ne laissait planer aucun doute quant à sa profession. Mais fort heureusement, Opale accueillait de nombreux patrouilleurs, notamment ceux de la Guilde des Aventuriers, dirigée d’une main ferme par son ami Reno Callaghn. Il en croisa certains sur son chemin, alors ils se saluèrent rapidement, prirent des nouvelles et reprirent leur chemin. Il était important de rappeler qu’Artémis avait fait son petit nom au fil des périlleuses expéditions effectuées et desquelles il était toujours revenu. Pour combien de temps encore, se demanda-t-il.

La femme s’arrêta aux abords du Magistère pour prendre un thé. Un coup d’œil sur la clientèle présente, Artémis remarqua la présence de trois types qu’il avait côtoyé dans un campement, lors de l’expédition dans le Dainsbourg. Cela lui offrait une opportunité de se rapprocher de sa cible, mais aussi de s’enquérir de quelques nouvelles de ses anciens camarades, en apprendre un peu sur l’actualité d’Uhr. Il était important de notre qu’Artémis ne faisait pas partie des plus au fait des changements dans le monde. Coupé de la société, seuls ses voyages lui permettaient de collecter des informations et ainsi rattraper son retard. Ceux qui avaient besoin de lui savaient comment entrer en contact avec lui. Cela suffisait amplement.

Si heureux de le retrouver après ces longs moi d’absence, ici, au sein de la capitale, que l’un des trois hommes, le plus expérimenté du trio, décida de payer sa tournée. Faisant mine de rien, il ne lança quelques petits coups d’œil vers la demoiselle, afin d’être certain qu’elle ne lui échapperait pas. Elle semblait captivée par une conversation de deux officiers de ville. Subtilement, ses oreilles prirent progressivement la forme de celles du loup, dans le but d’augmenter son acuité auditive. Il percevait quelques mots, on parlait d’un « oral », « d’expériences non autorisées », puis de « Nunc Melior ». Ce dernier lui évoqua quelque chose sans pouvoir mettre le doigt dessus.

Elle termina son thé et s’en alla d’un pas décidé. Artémis aurait bien lâché Œil-De-Nuit pour la suivre, mais cela attirerait trop l’attention. Il connaissait sa destination. Il voulait l’intercepter avant d’y parvenir. Et puis merde, pensa-t-il. Les règles de bienséances n’avaient jamais été son fort. On le savait sauvage et on l’excusait pour cela. Il but sa chope de bière cul-sec et se releva aussitôt. « Pardonnez-moi, messieurs, des devoirs m’appellent et je ne peux y déroger. Ce fut un plaisir de vous revoir. Prenez soin de vous. », dit-il avant de s’en aller, avec une sincérité qui ne manqua de plaire à ces jeunes hommes.

Peu de temps séparait le vagabond à sa cible. Avec une bonne foulée, il la voyait déjà à une centaine de mètres. Il accéléra le pas jusqu’à se retrouver à deux mètres, puis il ralentit progressivement, jusqu’à se retrouver suffisamment proche d’elle pour lui adresser la parole. « Mademoiselle, quoi que vous ayez l’intention de faire, je crois que nous devrions parler. », fit-il en guise d’introduction. Malheureusement, il n’avait pas le luxe de la faire attendre et de préparer le terrain. « Il se peut que nous ayons une connaissance commune qui nous a causé quelques torts et qui, sans le moindre doute, continue d’expérimenter certaines choses sur de jeunes enfants. Suis-je sur la bonne voie ? »

Sa réponse serait déterminante. Collaboreraient-ils pour cette périlleuse entreprise ou combattraient-ils le mal séparément ?
Ven 19 Avr - 9:14

Opale avait ceci des grandes villes que les gens restaient bien souvent massés dans les artères principales, comme si s'aventurer dans les plus petites rues de la ville constituait une épreuve trop dangereuse pour eux. Si tôt les avenues gorgées de boutiques resplendissantes dépassées, il ne restait sur les trottoirs que quelques âmes en peine. Une aubaine pour Lillie, qui, même si elle était loin de Xandrie, pouvait au moins retrouver ici le semblant de sécurité qu'elle éprouvait en serpentant dans les ruelles de la Juste. Du moins c'est ce qu'elle pensait. Il ne lui fallut pas longtemps pour comprendre que quelqu'un la suivait. Une vie entière à regarder derrière soi vous apprend à sentir des présences même très bien dissimulées. C'est ce qu'on appelle être sur le qui-vive. Choix de mots plutôt ironique quand on passe sa vie à devoir faire le mort.

Elle pressa le pas. Le bruit des klaxons disparaissait un peu plus derrière chaque immeuble dépassé. Les effluves des parfumeries avaient laissé place aux odeurs des déchets attendant sagement d'être ramassés aux coins des rues. Ici, plus de lumières vives et de vitrines colorées, mais seulement le rouge des briques et le noir de l'asphalte. Il fallait réfléchir vite, et possiblement bien. Si tôt les premiers mots prononcés par l'étranger, Lillie s'engouffra dans une rue à gauche et fit demi-tour. Quand il arriva à son niveau, elle lui rentra dedans, ayant juste eu le temps de sortir de sa poche son revolver, dont elle pointa le canon sur son ventre, l'arme dissimulée sous son manteau.

- J'ai des connaissances dans tout Uhr et pourtant ta tête ne me revient pas. Dit-elle en grinçant des dents. La plupart de ces connaissance m'ont causé du tort, et rien ne m'indique que tu ne vas pas essayer de faire de même. Le canon du pistolet se fit plus pressant encore contre le corps de son vis-à-vis. Son index sur la gâchette, elle fronça les sourcils. Elle essaya de convoquer quelques souvenirs. Qui pouvait être ce vagabond ? L'avait elle déjà vu quelque part ? Sans cheveux, sans barbes, peut-être ? Elle en avait vu passer, des nomades en quête d'astras, rejoignant la Révolution plus par opportunisme ponctuel que par considérations politiques. Mais pas lui. Non, lui ne lui disait rien. Ce qui la rendait d'autant plus anxieuse. Il va falloir être un peu plus précis, j'ai toujours été nulle aux devinettes et à dire vrai, je n'ai absolument pas envie de m'améliorer.

Un passant tourna la tête depuis le trottoir d'en face. Lillie força un sourire d'apparat. Les bagarres de rue n'étaient pas monnaie courante si proche du Magistère, et voir débarquer la Garde maintenant ne servirait pas le desseins de la Génrale. Si tôt le curieux badaud passé, elle revint à son interrogatoire.  Elle n'était pas certaine d'où voulait en venir l'étranger, mais elle savait qu'il valait mieux le laisser jouer ses propres cartes avant de dévoiler son propre jeu. Règle de base de la diplomatie.

- Le monde entier expérimente des choses sur les jeunes enfants, papy. Tu serais sur la bonne voie à Episto', Aramila et même au fin fond de leur putain de désert.

Lillie se doutait qu'il faisait référence, si ce n'est à Lester directement, au moins à ses relations avec le Magistère. Mais elle ne comprenait pas comment il avait pu la trouver elle. Elle ne parvenait pas à relier les points. Savait-il qui elle était vraiment ? Ou bien ne connaissait il que sa facette opaline ?
Mer 24 Avr - 17:06

« Va pour le tutoiement, donc. », murmura gentiment le vagabond en observant le canon du revolver pointé sur lui. D’un simple geste, il pourrait contourner l’arme contre son détenteur, mais il n’en avait nullement l’intention. Cette personne, aussi méfiante et dangereuse pouvait-elle être, ne constituait pas une potentielle menace pour cet homme qui en avait vu d’autres. Seule la collaboration avec elle l’intéressait. Pas un vulgaire combat de rue. A la limite, Artémis eut presque envie de la féliciter pour l’avoir repéré et trompé de cette manière, sauf qu’il craignait de la provoquer en agissant de manière si maladroite. Pour l’instant, elle menait la danse et le Portebrume ne s’en souciait pas plus que cela. Au contraire, il l’écoutait attentivement, analysait ses paroles, sa voix, son attitude face à la menace qu’il représentait pour elle.

« Allons, allons… », fit-il en levant les mains l’air. « C’est ainsi que tu traites tes aînés, gamine ? Enfin, difficile de déterminer ton âge réel, tant tu as physiquement changé ces derniers jours. ». Un cristal de jouvence ? Une Portebrume, comme lui ? Il l’ignorait et ces questionnaient n’étaient pas prioritaires. Mais cela l’amusait d’être appelé « papy » par une personne qui pouvait avoir son âge. « Tu es suffisamment expérimentée pour savoir que j’avais bien d’autres occasions de me montrer hostile à ton égard. Dans Uhr, seuls ceux qui ont besoin de mes services me connaissent. Et c’est bien suffisant. Autrefois, avant de devenir le Loup-Blanc, on m’appelait Artémis De Goya. Si mon prénom ne t’évoque rien, mon nom devrait lui t’interpeller. ». En effet, le couple De Goya, aujourd’hui plus âgés qu’il ne l’était autrefois, semblait jouir d’une bonne réputation dans la sphère scientifique. Si le réseau de cette demoiselle était si étendu qu’elle prétendait, alors elle devait les connaître.

« Laisse-moi te conter une histoire. Un jour, alors qu’un jeune adolescent s’amusait dans les rues d’Opale, on l’attira intelligemment dans un coin discret, si bien qu’il n’avait imaginé courir le moindre danger. Puis le trou noir complet. Uniquement des bribes de souvenirs. Un labo. Des tubes. Des écrans de contrôle. Des voix. », expliqua-t-il en laissant tomber ses mains, jusqu’ici en l’air. « Ce qui me brise le cœur, vois-tu, c’est que j’ai longtemps accusé mes parents de mon état. J’ai réussi à m’échapper de ce laboratoire, sans souvenir, uniquement guidé par une voix et une rage de vivre. Et pendant tout ce temps que j’ai passé à me construire en ermite, isolé de tous, j’ai voué une haine contre ceux qui m’ont mis au monde. Et très récemment, après des concours de circonstances et une enquête, j’ai toujours qu’une personne manœuvrait à l’insu du Magistère, que je pensais complice de cette manigance. ».

Durant tout ce temps, Artémis n’avait pas une seule fois quitté les yeux de son interlocutrice. Elle l’écoutait attentivement. « La personne qui a réalisé ses expériences sur moi m’a fait suivre durant toutes ces années. Il y a une semaine, j’ai intercepté ce groupe qui m’a donné une localisation approximative, qui m’a ensuite mené à toi. Je ne sais pas qui est pour toi cet homme chez qui tu crèches, mais il s’agit probablement de celui qui a gâché ma vie et celle de ma famille. », conclut l’homme aux cheveux d’albâtre d’un regard qui ne laissait aucun doute sur ses intentions. Une vérité implacable et une transparence sans équivoque. Autrement dit, s’il obtenait confirmation de l’identité de son bourreau, on pouvait aisément imaginer que la mort de cet homme s’en suivra.

Dim 28 Avr - 9:37

Lillie fronça les sourcils. Elle ne supportait pas l'idée d'avoir été prise en filature plusieurs jours durant. C'était généralement son boulot de jouer les espions. Si le premier vagabond venu pouvait la retrouver, la suivre et parvenir même à deviner une partie de ses pouvoirs, elle ne serait pas en mesure de mener la Révolution plus longtemps. Ce fut la première idée qui lui traversa la tête. Elle se fichait, au fond, de ce qu'elle risquait elle. Mais si sa couverture sautait, c'était la sécurité de tout le mouvement, et, par extension, de tous les citoyens de Xandrie qui en patirait. Le canon du pistolet se fit de nouveau plus pressant alors que sa mâchoire se serra un rien. Elle avait appris, avec le temps, à garder son sang-froid en toutes situations, mais les récents événements avaient mis ses nerfs à nu. Un goût amer vivait sous sa langue. Elle cracha par terre pour s'en débarrasser, laissant au vieux le temps de terminer son histoire. Manifestement, il n'en voulait pas à la Révolution. Lillie troqua toutefois bien vite son soulagement pour une inquiétude nouvelle. Elle essaya de recouvrer son calme et de comprendre.

C'était un peu trop d'un coup. Beaucoup trop. L'histoire de cet homme se mêlait à la sienne sans qu'elle ne puisse réellement démêler ce qui lui appartenait vraiment. Il n'y avait qu'un seul moyen de tirer tout ça au clair une bonne fois pour toutes. Elle le connaissait. Il fallait ouvrir cette fichue porte, monter ces escaliers et trouver les réponses où elles se terraient : dans le bureau de Lester. Elle rangea discrètement son pistolet dans la poche de sa trop grande veste.

- J'ai aucune idée de qui tu es, et si je dois être franche, ton histoire est plus que bancale. Commença-t-elle en reniflant. Même si j'ai pas trop de mal à croire qu'on t'ait toi aussi trafiquer dans cette ville de fou. Seulement, j'ai aucune garantie que tes intentions sont en phase avec les miennes. Et j'ai vraiment pas le temps de papoter. Donc voilà ce que je te propose : demain, tu te pointes, en face cette fois, ici. Si d'ici là j'ai trouvé quoi que ce soit pour toi, tu le sauras. Sinon, tu m'oublies. Ok ?

Elle ne voulait rien lui révéler de plus sur son propre passé pour le moment. Elle avait pris l'habitude de monnayer ses plus précieuses informations au prix fort. Sa tête lui tournait pourtant. La petite fille logée dans son ventre lui hurlait de prendre ce vieil homme dans ses bras. De fondre en larmes et de lui dire qu'elle aussi avait subi pareilles atrocités. Elle hurlait si fort que la Générale sentit ses entrailles se tordre de douleur. Elle voulait un ami, quelqu'un qui pourrait la comprendre, la consoler, l'aider. Mais cette jeune fille était morte en même temps qu'elle avait quitté Opale. Lillie devait la faire taire. Elle devait endurer. Sur le chemin jusque chez elle, pourtant, cette jeune fille se fit plus forte encore. Elle hurlait, pleurait, assez pour que les yeux de celle qui la logeait pleurent à leur tour.

Lester n'était pas rentré. D'un pas décidé, Lillie avança jusqu'à la porte toujours fermée de son bureau. Elle hésita un instant en posant la main sur la poignée. Et si Lester avait installé un dispositif de sécurité ? Et s'il savait qu'elle tenterait d'entrer ici depuis le début ? Qu'importe, elle devait savoir. Elle ouvrit la porte. Rien ne se passa. Les escaliers s'engouffraient dans la pénombre. Elle les avala, un à un, surprise par les craquements prononcés de chacune des marches. Il régnait dans cette pièce une drôle d'odeur. Un mélange de papier mouillé et de naphtaline. Le bureau de Lester n'avait en soi rien de celui d'un savant fou. Il n'était éclairé que par la lueur qui filtrait par une grande lucarne ronde, derrière un fauteuil au tissu vert et à l'assise au rembourrage abîmé. Sur le bois du bureau, à l'endroit de la main droite, des traces de griffures attestaient de la nervosité du propriétaire des lieux. Les deux bibliothèques murales de la pièce débordaient de livres et de manuels. Le rayonnage était hasardeux. Certaines cases contenaient bien trop de livres, d'autres, en revanche étaient vides.

Lillie parcourut la pièce du regard. Rien dans ce capharnaüm ne laissait penser que Lester soit d'une manière ou d'une autre impliqué dans quoi que ce soit de louche. Rien sinon ce dossier conséquent, soigneusement rangé dans un des tiroirs du bureau, dont la clé elle-même avait été déposée sous la lampe à huile du bureau. Rien sinon ce nom, déjà entendu dans la journée, "Nunc Melior". Rien sinon ces pages entière d'études scientifiques, détaillant avec une précision remarquable, comment plusieurs scientifiques d'Opale, sous la houlette de Lester, avaient voulu créer des portebrumes pour pouvoir ensuite les étudier. Elle dut plusieurs fois s'humidifier les doigts pour tourner les nombreuses pages du dossier qu'elle avait rêvé de trouver toute sa vie. Le nom d'Artémis De Goya apparut, au même titre que le sien, Lillie Moynihan, que celui de sa mère, Louise Moynihan et que celui de... Elle fronça les sourcils. Elle n'avait jamais connu de Kozma Moynihan.

Sa tête lui tournait drôlement. Était-ce le surplus d'informations, la surprise, la rage, le dégoût ? Non, c'était autre chose. Elle avait un drôle de goût sous la langue. Elle eut le temps d'entendre quelqu'un monter les escaliers avant que sa tête ne heurte le bureau.
Mer 1 Mai - 22:16

Un sacré tempérament, songea le vagabond, les bras en l’air alors qu’on le menaçait avec un revolver. Ce que la demoiselle ignorait, c’était qu’une balle ne pourrait certainement pas neutraliser le Portebrume. Et le temps de tirer la deuxième, sa lame aurait déjà coupé sa tête. Mais elle n’était pas une ennemie, non. Il cherchait une collaboration avec cette dernière et ne souhaitait en aucun cas partir en guerre avec elle. Alors, conservant ses bras en l’air, il préféra se soumettre. Elle écouta son récit sans vraiment réagir. Quand il eut terminé, elle ne manifesta aucune réaction conciliante. Au contraire, elle semblait douter de son récit, ou du moins ne pas réellement croire au fait qu’ils purent être liés. Pourtant, le vagabond en était certain : ils avaient subi la même expérience. Cependant, malgré ses réticiences, elle décida de vérifier certaines informations et de revenir vers Artémis si elle trouvait quelque chose.

« C’est tout ce que je demande. Merci de prendre le temps. Je t’attendrai ici demain. », répondit solennellement le Portebrume. Ils se quittèrent sans un mot. La demoiselle entra à son domicile et l’homme aux cheveux d’albâtre de nouveau seul, sans domicile. Rien ne servait de trainer ici cette nuit. Pour une fois, il pouvait prendre le luxe de se prendre une chambre dans une auberge et se reposer jusqu’à demain. Un bonne auberge comme il les aimait, dans laquelle on lui servit un bon repas chaud et un bon lit douillet. Toutes les conditions étaient réunies. Artémis le savait, il passerait une très bonne nuit. Demain, il obtiendrait des réponses à ses questions.

Et demain arriva. Il patienta au lieu de rendez-vous, des heures durant, sans ne jamais voir la personne qui l’intéressait. La journée se déroula avec une détestable lenteur. Le vagabond se sentit bien trop stupide. Elle lui avait posé un lapin en toute impunité et resterait enfermée dans sa demeure sans craindre la moindre attaque de ce dernier. Me crois-tu incapable de te mettre une déculottée à ton domicile ? pesta intérieurement l’aventurier aguerri. Il n’avait cependant pas ressenti une quelconque volonté de le duper, quand elle lui avait affirmé revenir le lendemain. Alors quelle est la raison de son absence ? Artémis ne comptait pas abandonner. Il décida de maintenant sa filature une journée supplémentaire. En fait, ce qui le poussa à poursuivre, se manifesta par l’arrivée d’individus qu’il n’avait encore jamais vu. Et d’ailleurs, jusqu’ici, personne d’autre ne s’était introduit en ce lieu.

Qui sont-ils ? se demanda logiquement le Portebrume. Le lendemain, même histoire, des invités débarquèrent. C’était louche. Très louche. Rien pendant des jours, puis de nouvelles têtes deux jours d’affilé, alors qu’il attendait l’apparition de Lillie. Quelque chose lui était arrivé. Il le sentait au plus profond de lui. Ses instincts s’éveillèrent. Il était prêt à repartir en chasse. La nuit tombée depuis de nombreuses, les rue était quasiment déserte. Œil-De-Nuit, l’esprit matérialisé du Loup Blanc, fit un tour de la bâtisse pour s’assurer qu’aucun garde ne se trouvait à l’extérieur. Des lumières étaient allumées à l’intérieur, symbole de vie. L’homme aux cheveux d’albâtre visait le toit, probablement désert – du moins l’espérait-il.

Il dégaina sa lame, la jeta et sauta dessus sans qu’elle ne touchât le sol. Elle l’évitait et lui se tenait dessus comme sur un skate. Grâce au Magnétisme, le vagabond pouvait manipuler son sihil à sa guise et s’en servir comme moyen de transport. Il prit de la hauteur, toujours dissimulé dans la ruelle, jusqu’à pouvoir observer le toit d’en-face. Et comme il l’espérait, celui-ci se trouvait complètement désert. Qui voudrait s’introduire ici ? Et qui pourrait le faire par le toit ? Un homme déterminé à en connaître un peu plus sur son passé. Il surfa sur l’air et atteint le toit du bâtiment visé sans la moindre difficulté. Une porte donnait accès aux étages inférieurs. Avant de l’ouvrir, le Loup Blanc utilisa ses sens pour repérer d’éventuels obstacles. Son ouïe repéra des discussions, mais elles étaient lointaines. Il ouvrit discrètement la porte et entama la descente dans l’obscurité. Où aller ? Que trouver ? Deux questions auxquelles il ne pouvait répondre actuellement. Dans ce genre de situation, la boucherie était presque inévitable. Le seul avantage profitable était l’effet de surprise.
Jeu 2 Mai - 14:39

Un lointain bruissement métallique lui fit ouvrir un œil à moitié. Elle ne put le garde ouvert. Des voix étouffées lui parvenaient difficilement. Elle n'en percevait d'abord que des bruits, sans jamais pouvoir en saisir le moindre sens. Son esprit flottait dans un entre-temps nébuleux. Elle n'avait plus conscience de ses membres. Elle n'était plus vraiment certaine d'être en vie. Qui suis-je ?, se questionna-t-elle ? Que suis-je ? De longues minutes s'égrainaient. Des minutes, des heures, des jours. Que pouvait elle en savoir ? Elle se demanda si elle n'était pas morte. Si ce n'était pas ça l'après-vie. Cet état de conscience du vide, ce retour à la brume, au rien. Mais alors pourquoi ? Pourquoi était elle morte ? Qui avait elle été avant de mourir ?

Une douleur lancinante lui arracha un hurlement sourd. Aucun son ne sortit de sa bouche, mais sa boîte crânienne faisait résonner le son strident de sa douleur. Elle ouvrit les deux yeux sur un néon blanc. Elle crut que la lumière suffirait à lui brûler la rétine. Ses mains et ses pieds étaient attachés. Son dos meurtri tremblait, refroidi par l'aluminium froid de la table sur laquelle il reposait. Chacun à leur tour, ses cinq sens lui rappelaient qu'elle était en vie de la plus brutale des manières. Ses oreilles aussi retrouvèrent leur utilité première.

- Sujet d'étude n°37, Lillie Moynihan. Un clic, celui d'un pouce sur le bouton d'un enregistreur. Habitée par la brume, capacité de modifications des structures cellulaires pour modification d'âge. Hypothèse présentée : le sujet d'étude peut, grâce aux capacités acquises, retarder, voire empêcher, la détérioration de son enveloppe corporelle. Expérience en cours : inoculation de cellules sénescentes dans l'organisme, modification de la structure ADN - suppression de la télomérase.

Le bout de la seringue s'inséra dans sa cuisse sans qu'elle ne put rien n'y faire. Le sommeil la regagna rapidement. Il n'avait rien de réparateur, ce sommeil. Elle devait lutter avec cette semi-conscience, lui rappeler qui elle était, ce qu'elle était, qu'elle était en vie et qu'elle devait le rester. Le combat fut long, acharné, épuisant. La laissant une fois de plus incapable de la moindre réaction lorsque la porte claqua à nouveau.

- Docteur Moynihan, regardez ça ! Regardez les images de surveillance ! Quelques bruits de pas. Elle a rajeuni. Puis... Vieilli à nouveau. Mais... Mais les cellules sénescentes ont disparu ! Disparu, docteur Moynihan ! Et les télomères gardent la même taille, invariablement ! Vous savez ce que ça signifie ?! Qu'on y est enfin. Qu'on a là ce qu'il y a de plus proche de la panacée ! Par les Douze, il faut contacter le Magistère au plus vite, faire constater ça par le plus de spécialistes possible ! Des bruits de pas, encore, s'éloignant.

Moynihan... Oui, Lillie Moynihan. C'est qui elle était. Une petite fille. Des cheveux roses. Mais pas seulement. Une femme aussi. Plus grande, plus vieille, plus froide. Une vieille dame, parfois. Âgée, ridée, usée par la vie. Comment pouvait elle être tout cela ?

- Lillie... Lillie. Enfin tu me rends fier. Enfin je peux te regarder et me pardonner. Me pardonner d'avoir tué ta mère, me pardonner d'avoir échoué avec ton frère. Me pardonner de t'avoir poussée dans cette mine. Car tout ça n'était pas vain. Je vais offrir au monde son remède ultime.

La main qui passe dans ses cheveux n'est pas la sienne. Le visage qui l'observe n'est pas le sien. Il est déformé par les larmes, hideux, coulant d'une tristesse nauséabonde. Elle le connaît oui. Elle ne peut plus lui donner un nom, mais elle peut lui donner une couleur. Le rouge. Elle essaye de bouger sa main. Elle refuse d'obéir. La porte s'ouvre à nouveau. Ils sont maintenant huit. Huit autour de son corps nu, bardé de fils, de capteurs. Huit autour de sa dépouille vivante.

- Messieurs, j'ai l'honneur de vous présenter la panacée.

Quelques applaudissements feutrés. Sa main doit bouger, elle doit quitter ce qui l'entrave. Si seulement elle était plus petite. Plus fine. Si seulement elle...


Dernière édition par Lillie Moynihan le Sam 13 Juil - 10:13, édité 1 fois
Jeu 9 Mai - 15:34

Son odeur. Elle est entrée dans cette pièce, pensa le Change-Peau face à une porte menant à un bureau. S’assurant qu’il n’était ni observé, ni suivi, il entra dans la pièce et commença à l’inspecter. Le but était de retracer l’itinéraire de Lillie, dont les odeurs le conduisirent aux différents tiroirs du bureau. Par ailleurs, il remarqua un creux sur le bureau, teinté d’une légère tache de sang. Comme si la tête d’une personne avait violemment heurté la surface. Son instinct l’avait alerté d’un danger et les éléments présents ne firent que confirmer ses craintes. Il espérait de tout cœur que rien n’était arrivé à la demoiselle par sa faute.

En ouvrant le tiroir, une odeur vint lui gratter le nez. Quelque chose avait été soigneusement imprégné dans ces dossiers et ses instincts primaires lui intimèrent de ne pas toucher les feuilles à mains nues. Heureusement, l’épéiste portait toujours ses gants noirs en cuir. Il les enlevait uniquement pour user de son cristal de Cognition. Ce qu’il fit en posant une de ses mains sur la petite tache de sang. Cela le plongea dans un passé récent dans lequel il vit Lillie fouiller dans les dossiers, comme il s’apprêtait à le faire. Peu de temps après, la demoiselle perdit connaissance et sa tête heurta le bureau. Un empoisonnement. Artémis retrouva le monde réel, remit son gant et commença son inspection. Assez rapidement, reprenant les dossiers touchés par sa complice, il retrouva son propre dossier et le saisit sans perdre un instant.

Artémis de Goya, premier frisson à la lecture de son nom. Le dossier comportait toutes les expériences effectuées sur sa personne, les réussites, les échecs, les réactions et les conclusions. Tout était minutieusement reporté jusqu’à soudaine disparition. Il y avait des données scientifiques que le vagabond ne pouvait déchiffrer, mais les résultats semblaient insatisfaisants avant la fin. Le fils de chien a kidnappé l’enfant de ses collègues pour réaliser ses expériences immondes. Et dire que mes parents le croisent tous les jours, songea le Portebrume avec colère. Dans les souvenirs des images de Lillie, elle avait consulté d’autres dossiers. Lillie Moynihan… Kozma Moynihan… Sa propre famille est sujette aux expériences. Artémis eut des nausées en imaginant le cynisme de cet homme, ce père de famille qui ne considérait ses propres que comme du vulgaire bétail.

Ce qui inquiéta l’homme aux cheveux d’albâtre, c’était l’absence de personnes à cet étage. Pourtant, du monde était entré dans le bâtiment et personne n’en était ressorti. Ils étaient forcément là, quelque part. Trop d’odeurs avaient circulé dans les couloirs, difficile de suivre celle de sa cible. Quant aux sons, les lieux semblaient vides, sous-entendant qu’il se trouvait une pièce insonorisée. Un bruit de fond résonnait, une sorte de générateur, donnant comme information la présence d’éléments nécessitant une grande quantité d’énergie. Un laboratoire secret ? Et comment ! pesta intérieurement l’homme qui se trouvait autrefois en ces lieux. De vagues images, vestiges de son passé, commençait à naître depuis quelques temps. Au fil des heures et des minutes, Artémis de Goya recouvrait sa mémoire, ses souvenirs profondément enfouis.


Jeu 16 Mai - 10:31

La funeste assemblée continua d'applaudir doucement. Certains chercheurs transpiraient la peur et l'angoisse. On voyait sans même les regarder qu'ils avaient été entraînés dans cette machination contre leur gré, qu'ils craignaient Lester et ses idées plus qu'ils ne craignaient la mort. D'autres ne se cachaient même pas d'apprécier le spectacle. Ils étaient probablement plus fous que le Monsieur Loyal de ce cirque grandeur nature. Lillie les regarda, un à un. Elle recouvrait difficilement ses sens, mais jamais elle n'oublierait cette panoplie de masques d'humains portés par des bêtes. C'était celui de Lester qui la dégoûta le plus. Il n'avait pourtant jamais été si beau. C'était comme si toutes ses rides s'étaient évaporées sous l'effet du large sourire qu'il arborait. Même ses dents jaunies par le temps luisaient d'un éclat de tombée du jour. Il avait l'air d'un général en parade, rentrant victorieux d'une campagne à l'étranger, ayant fait ployer le genoux aux indigènes. Elle était sa médaille, son titre.

- Voici donc le sujet d'étude 28. Lillie Moynihan. Ma fille. La brume habite son corps depuis une petite visite que nous avons faite ensemble dans une mine des Reddington. Elle avait alors huit ans. Depuis, Lillie a développé des capacités pour le moins étonnante... Voyez-vous, elle peut décider de freiner sa croissance, de l'inverser ou de l'accélérer. Dit autrement, elle décide de ses anniversaires. Il rit bêtement. J'ai eu bien du mal à remettre la main dessus. Ma chère petite n'étant pas fan de son géniteur avait décidé de passer un peu de temps du côté de Xandrie. Elle est finalement revenue ici, et la découverte que nous avons faite est pour le moins stupéfiante. Il se pencha pour ramasser un dossier et allumer un écran. Voyez-vous, une fois exposée à des pathogènes, Lillie peut, en rajeunissant, s'en débarrasser, purement et simplement.

Tous les visages, même ceux les plus contrits, se détendirent soudainement en regardant les résultats des études de Lester. Quelques onomatopées de surprise, des exclamations contenues, montèrent même des rangs. Toujours allongée sur la table, Lillie parvint à libérer son poignet droit de son entrave. Elle l'y replaça aussi tôt. La maitrise de son pouvoir grandissait.

- Nous ne sommes qu'au début de nos recherches, bien entendu, mais il y a fort à parier que le remède à tous nos maux se situe quelque part dans le corps de cette femme. Il est donc grand temps que Nunc Melior sorte de l'ombre, et je vous serai gré de faire parvenir au docteur Maximilien Emmanuel Forth ces résultats. Il a été fort avisé de nous soutenir financièrement toutes ces années, et je comprends ces réticences à publier nos études, mais elles sont maintenant bien assez avancées pour aller outre les valeurs morales de la société. Je suis prêt à parier qu'Opale tout entier enfoncerait le scalpel dans le ventre d'un enfant si au bout de la lame vivait la guérison.

À ces mots, un petit chercheur s'approcha de la table d'opération. Lillie sentit peser sur elle le poids de son regard infâme. Il traînait sur ses formes, sur son ventre. Il lui tournait autour comme un rapace autour d'un cadavre. C'est probablement ce dont elle avait l'air, oui. Mais elle n'était pas encore morte. Et si elle devait effectivement quitter ce monde sur cette table, ce ne serait pas sans un combat.

- Docteur Rölle, je vous prie.
- Toutes mes excuses, docteur Moynihan. Elle est simplement fascinante.
- C'est une grande réussite, oui. Dans un monde idéal, il aurait été préférable que la brume bénisse sa mère ou son frère au lieu d'elle. Mais de la première elle a fait une créature horrible, et du second, un couard capable de passer de miroir en miroir. Les Douze m'ont mis à l'épreuve, mais ils me récompensent aujourd'hui. N'est-ce pas, Lillie ?

Les dossiers passaient de mains en mains. Plusieurs hommes et femmes vinrent saluer la ténacité de Lester, lui adressant soit des poignées de mains convaincues soit d'amicales tapes dans le dos. Mais le docteur Rölle, ce ridicule petit homme, revint fureter près de Lillie. Sa langue passa sur ses lèvres et ses doigts se posèrent sous le nombril du Général. Il ne fallut à Lillie qu'une fraction de seconde pour extirper son poignet de la sangle qui l'enserrait, saisir un scalpel posé non loin et le planter dans la gorge de l'imprudent qui s'effondra au sol. Tout le monde se retourna. Elle était désormais assise sur la table, sa peau blanchâtre tachetée de quelques projections carmin. Ses yeux verts n'avaient plus rien d'humain. Car elle avait enfin compris. On ne peut comprendre les animaux qu'en les rejoignant. Et si tout Opale était prête à la tuer, elle était prête à tuer tout Opale.
Sam 18 Mai - 15:50

Le vagabond descendit les marches le menant au rez-de-chaussée. Toujours personne. Mais il y avait eu du passage. Il sentit des parfums différents, vit des traces de boue provenant de chaussures sales… du monde était passé ici. Il utilisa une seconde fois son cristal de Cognition sur une des traces de pas. Il fut plongé dans un passé récent, dans lequel il était dans la peau d’un homme de petite taille, grassouillet, qui semblait se dirigeait vers une porte en-face de lui. Des escaliers éclairés par des lampes, menaient aux étages inférieurs d’où provenaient vraisemblablement le générateur. En revenant à lui, le Portebrume observa malicieusement cette porte. Sa vengeance se trouvait très certainement au bout de ce chemin. Ne te précipite pas idiot, pesta l’esprit du loup en lui. Cette simple phrase, avec cette intensité, eut l’effet d’une gifle qui lui remit les idées en place.

Le canidé avait raison. La précipitation aurait pour conséquence de faire des erreurs. D’ailleurs, il en fit une qui fit intérieurement grogner Œil-De-Nuit. Il y avait bien des gardes qui étaient restés à cet étage pour s’assurer que personne ne pénétrât dans le sous-sol. Un pistolet sortit de son étui, une lame dégainée de son fourreau, ils étaient deux. Le premier à attaquer fut l’épéiste. Artémis, encore à genou, fit une roulade avant pour esquiver. La suite alla vite. Bien trop vite. En se relevant de sa roulade, le vagabond dégaina son sihil. Le second garde tira immédiatement une première. Il toucha l’homme aux cheveux de suie à l’épaule qui gémit légèrement. Il tira une seconde balle, qui aurait dû le toucher, mais elle s’arrêta juste devant sa main. Le magnétisme. Capacité forte utile dans bien des situations. D’un mouvement de la main, la balle retourna vers l’envoyeur qui la reçut en pleine tête, s’écroulant net. Sidéré, le second se jeta sur lui, mais la balle vint finir sa course du son genou. Et c’est pendant sa chute qu’Artémis en profita pour trancher sa tête, qui roula jusqu’à la porte donnant accès à l’étage inférieur.

Il ouvrit la porte et fit rouler la tête. Descendant tranquillement les marches, le vagabond aurait pu se demander comment se déroulerait la suite. Sauf que l’adrénaline le poussait à poursuivre sa route sans se poser de question. Se retrouver face à celui qui a détruit sa vie. Il ne pourrait poursuivre Nemeth ou le Mandebrume sans avoir mis fin à cette page de sa vie. Et chose étonnante, comme si le destin lui offrait cette opportunité sur un plateau, la porte s’ouvrit et des cris d’effroi retentirent. Des scientifiques sortirent et tombèrent nez à nez avec la tête d’un des gardes, puis levèrent les yeux sur Artémis et ses yeux scintillant de rage. Ils reculèrent à son approche, complètement effrayé par son apparence. Quand enfin il entra, il reconnut le corps ensanglanté de l’homme dont il avait eu de vagues souvenirs. Sur la table, la fameuse Lillie, complètement nue.

« En voilà du beau monde. Je t’ai longtemps attendu, Miss Jouvence. », fit-il à l’adresse de la demoiselle en lui jetant sa cape pour se rhabiller. Enfin, en scrutant les visages présents, un seul d’entre eux sembla l’arrêter. Des souvenirs ressurgirent et il se rappela alors. « Docteur Moynihan. Quel plaisir de vous revoir après tant d’années ! Vous m’avez dit un jour : « Fils, jamais tu ne m’oublieras ». Vous aviez raison. Après cette nuit, docteur, je vous oublierai. ». Un regard empli de compassion en direction de Lillie. « Kidnapper les enfants de vos collègues qui ont réussi est une chose, mais utiliser sa propre famille comme cobaye… Et vous autres, qui approuvez et appuyez silencieusement ces immondices, ne valez certainement pas mieux. Je suis l’expérience numéro sept : Artémis de Goya, fils d’Alessandro et Carla de Goya. ». Des réactions choquées, scandalisées, des exclamations quant à cet incroyable rebondissement.

« Mon dieu… Ce n’est pas vrai. Laissez-moi vous toucher, sujet numéro sept. », dit un homme manifestement possédé, en transe. Le Portebrume, d’un rapide revers, entailla profondément le scientifique qui s’écroula, hurlant de douleurs. « Aucun d’entre vous ne me touchera. Vous périrez et pourrirez dans ce maudit laboratoire. », fit-il en essuyant le sang sur la manche. Il s’approcha de l’homme blessé et l’acheva en écrasant violemment sa tête d’un coup de botte. Apeurés, scandalisés, les autres reculèrent contre le mur de la salle. Ils étaient complètement à sa merci. Il referma la porte derrière lui d’un geste de la main, grâce au cristal de magnétisme. Ici, personne ne connaissait Artémis, mais ses connaissances seraient absolument surprises de le voir ainsi, assoiffé de sang. A ses côtés, l’esprit de son loup, Œil-De-Nuit se matérialisa en un magnifique et véloce canidé, bavant à l’idée de se remplir la panse. Il invoqua même son Yearrk, Vilain, pour profiter de la fête. Ce qui se passerait dans cette pièce y resterait pour l’éternité.

« Quand j’en aurais fini avec eux, je m’occuperai de vous, docteur Moynihan. »


Dernière édition par Artémis De Goya le Mar 28 Mai - 22:09, édité 1 fois
Mar 28 Mai - 13:46

Le sang n'a pas d'odeur, pensa simplement Lillie. C'est drôle, on lui avait tellement répété qu'il en avait une qu'elle s'attendait presque à sentir des effluves de fer lui chatouiller les narines. Mais elle ne sentit rien. Elle passa pourtant le scalpel au plus près de son nez, comme l'aurait fait un animal curieux de ses actions. Une goutte carmin se déposa sur son philtrum alors qu'elle s'évertuait à sentir quelque chose. Mais rien ne se passa. Elle ne sentit rien. Et même au plus profond de son âme, elle ne ressentit rien. La plupart des scientifiques présents mirent plus de deux secondes à réaliser ce qu'il venait de se passer. C'est le bruit du cadavre tombant lourdement au sol qui les arracha à leurs débats, à leurs lectures, à leurs congratulations. L'effroi déforma un à un tous les visages autrefois humains. C'est marrant, il leur avait fallu attendre la mort d'un des leurs pour enfin connaître l'horreur. Jamais leurs expériences ne leur avait procuré le moindre remord. Tout simplement parce que les remords naissent de la probabilité de sanctions. Si ces dernières sont écartées de la question morale, la morale n'existe plus. Or, ils avaient tous agi sous protection, persuadés que jamais rien ne leur arriverait. Le cadavre de leur collègue leur rappela - bien brutalement, il faut le concevoir - que rien ne peut rester impayé. La vie est alchimie, et l'échange équivalent ne peut se soustraire à aucun champ d'action.

Leur bousculade devant la porte de la salle d'examen avait tout du comique. Ils étaient prêts à s'entretuer pour pouvoir quitter les lieux en premier, s'assurant ainsi une chance supplémentaire de survie. Leurs cerveaux, que tous pensaient brillants, étaient eux aussi soumis à des pulsions animales illogiques. Il leur suffisait de prendre le temps de réfléchir pour comprendre qu'une fois l'élément de surprise passé, Lillie ne représentait en rien une menace pour leurs vies. Elle était seule, nue et armée d'un simple scalpel. Deux hommes auraient suffi à l'immobiliser. La situation la fit éclater de rire. Qu'ils étaient drôles, tous, à s'insulter comme des poissonniers, à s'arracher les cheveux, à se ruer de coups pour échapper à une mort qui ne les poursuivait même pas ! Pire, il leur fallut ouvrir la porte pour réaliser que c'était devant eux qu'elle se trouvait et qu'ils venaient de se jeter dans ses bras volontairement.

Lillie attrapa la cape lancée dans sa direction avant même d'avoir compris qui l'avait envoyée. Ses souvenirs d'Artemis, rencontré quelques jours plus tôt, mirent du temps à lui revenir. Elle était occupée à les convoquer quand le massacre commença. Tout lui revenait peu à peu, comme un film monté à la va-vite. La bande originale n'avait rien de très alléchante. Entre cris d'horreurs, bruits d'os brisés et échos terrifiants, elle avait abandonné la mélodie pour un rythme tout droit venu des entrailles même de la Terre. La plus si petite fille aux cheveux violets se laissa glisser sur le sol. Ses pieds nus pataugèrent dans une marre de sang. Elle releva la tête sur le champ de bataille miniature. Lester était le dernier à tenir debout. Il n'était pas encore blessé. Il n'avait pas esquissé le moindre geste pour tenter de venir en aide à ses collègues. Il aurait du être tétanisé, mais son visage prouvait le contraire.

Il était encore et toujours fasciné. Un maigre sourire tranchait la pâleur de ses joues. Ses créations, ses adorables créations se mettaient en marche sous ses yeux. Qu'elles étaient belles, ces poupées de chaire, ces Frankenstein aux traits humains. Il savait qu'il mourrait ici, mais la perspective ne lui semblait plus si grave, maintenant. Il avait découvert ce que tout le monde cherchait. Il avait mis au monde la panacée, le remède à tous les maux. C'était son sang, son ADN, son action qui avait engendré Lillie, celle qui défierait la mort elle-même. Et les Douze seuls savent qu'elle est bien plus belle qu'un squelette encapuchonné.

Elle avança vers lui, drapée de cette cape qui ne couvrait que partiellement son corps. Sa main tenait toujours le scalpel qui lui avait servi à mettre fin aux jours du docteur Rölle. Elle se figea devant Lester, appliqua la lame contre sa nuque. Elle n'appuya pas tout de suite. Elle fut dérangée par quelque chose. Une sensation étrange. Une odeur. Une odeur de fer.
Ven 31 Mai - 23:22

Une boucherie. Le Yearrk et le terrifiant loup blanc eurent de quoi manger pour un bon bout de temps. De féroces chasseurs, un peu joueurs, ils s’amusèrent avec quelques victimes restantes, complètement apeurées par l’horreur qu’ils avaient pu observer. Artémis eut presque envie de sourire en voyant ces barbares à sa place. Fut un temps, il se trouva allongé sur cette table, ces salopards autour de lui, en train de le manipuler et lui injectait des immondices dans le corps. Maintenant, des bouts de leur corps circulaient dans la pièce, d’autres dans les intestins des deux bêtes affamées, et les trois survivants courraient désespérément dans la salle. Ils suppliaient le Portebrume de rappeler ses bêtes, mais il les ignora complètement. Au bout d’un certain temps, les cris cessèrent et se transformèrent en gémissements immondes.

Et le silence vint.

Il ne restait plus que Lester Moynihan, père de Lillie Moynihan ici présente, sur laquelle il avait osé réaliser des expériences épouvantables. Sa propre chaire. Femme et fils périrent de ces expériences. Cet homme n’avait aucun amour pour les siens. Seuls son désir d’ascension et la reconnaissance au sein du Magistère l’importaient. Un homme qui n’avait ni morale ni honneur. En d’autres termes, selon le vagabond, cet individu ne méritait aucune pitié et devait périr dans d’atroces souffrances. Mais ce n’était pas à lui d’en décider. Sa propre fille se tenait maintenant face à lui, recouverte de la cape de son preux chevalier, la dague à la main. Après quelques instants immobiles, Artémis sentait l’hésitation dans l’esprit de la demoiselle. Il rappela son Yearrk, maintenant repu, dans son totem d’invocation. Œil-De-Nuit, son loup, s’allongea à ses pieds, lui aussi complètement rassasié.

Le vagabond fut légèrement troublé par son compagnon maculé de sang. Pas le sien, certes, mais l’image restait troublante. Rien d’anormal si ce n’était cette salle totalement baignée dans le sang. Ainsi sentait le sang des ordures, songea l’homme aux cheveux d’albâtre. « Je ne prétendrai pas savoir ce qu’il se passe dans ta tête en cet instant. », dit-il avant de laisser un instant de silence. « Cependant, tu dois te rappeler les monstruosités qu’il a commises durant toutes ces années. J’ai lu toutes ses expériences, ses cobayes, sa propre famille… J’ai tout vu. Il mourra cette nuit. ». Ce n’était pas un ordre. Mais Artémis était quelqu’un de simple. Cet homme lui avait volé une partie de sa vie, il allait donc mourir pour lui permettre de passer à autre chose. Ainsi les choses devaient se faire. Il lui semblait normal que Lillie prenne la responsabilité de sa mort, mais le Portebrume était tout à fait disposé à prendre le relai si elle ne s’en sentait pas capable.

Sam 15 Juin - 9:42

L'odeur restait, tenace. Elle ne flottait plus dans l'air, elle s'était collée aux murs, aux meubles d'inox renversés, aux vêtements sales des dépouillés. Il faisait une chaleur à mourir dans ce petit laboratoire. Sous sa cape de fortune, Lillie suait à grosses gouttes. Elle n'avait pas détourné les yeux de Lester. Les cris d'horreur, les bruits atroces qui emplissaient l'espace auraient pourtant pu la faire réagir. Mais il n'en avait rien été. Elle avait gardé ses deux yeux profondément fixés sur son père. Elle avait analysé scrupuleusement le moindre trait de son visage, comme si elle le découvrait pour la première fois, momifié derrière la vitre d'un musée d'histoire naturelle. Elle le regardait comme on regarderait un lointain parent biologique vivant bien des ères avant la nôtre. C'est donc de lui que je descends, pensa-t-elle. Cette pensée ne lui inspirait aucun dégoût, seulement une pointe de curiosité. Je n'ai pourtant rien à voir avec lui. Comme la nature est curieuse.

Lester non plus n'avait pas bougé. Il rendait à sa fille ce regard persistant. Lui la voyait plutôt comme un miracle. Il ne se départit pas de son sourire d'illuminé. Il ne prêta aucune attention aux paroles d'Artémis. Il leva un bras pour toucher le visage de Lillie. Elle le repoussa le plus calmement du monde. Il rigola un instant.

- Quand ton frère va apprendre ça, Lillie, il n'en reviendra pas. Il était tellement jaloux d'apprendre qu'il n'avait pas été gratifié du même don que toi. Mais maintenant que nous savons ce que tu es capable de faire...

Il n'eut pas le temps de finir sa phrase. Comme une enfant devant une grenouille morte, Lillie venait d'enfoncer la pointe du scalpel dans la gorge de Lester. Elle ne s'était pas précipitée, n'avait pas esquissé le moindre mouvement brusque. Elle avait simplement levé le bras et tranché cette immonde veine sur laquelle elle avait posé les yeux plus tôt. Elle battait si fort qu'on l'aurait cru surcharger de sang. Lester tomba au sol, les deux mains sur sa plaie. Sa mort fut lente, probablement douloureuse, mais rien dans ses gestes ne le laissa penser. Il disparut fier de lui, absolument ravi et gorgé d'espoir pour le futur d'Uhr.

Le bruit du scalpel qu'elle venait de lâcher sur le sol tira Lillie de sa torpeur. Elle regarda la pièce et sembla enfin revenir à elle-même. Elle vomit, plusieurs fois, en larmes, avant de se saisir du dossier laissé là par son père et de regagner l'étage, invitant Artémis à la suivre. Ce n'est qu'une fois remontée dans l'appartement qu'elle put retrouver sa composition et ses esprits.

- Merci de ton aide... Désolée de... Non, désolée pour nous. Prends ce que tu voudras prendre dans ce dossier. Je garderai le reste. À moins que tu ne souhaite retrouver tous les noms cités ici ? Elle y avait pensé, c'est vrai, mais elle savait que ces obligations à Xandrie devaient primer sur ses envies de repentance. Si des hauts gradés du Magistère soutenaient effectivement le projet, on a que quelques heures devant nous avant d'avoir tout Opale à nos trousses. Il faut fuir, et vite. Et rendre les flammes à cet enfer, dit-elle en cherchant du regard un briquet.
Mer 3 Juil - 11:08

Silencieusement, l’homme aux cheveux d’albâtre observa les retrouvailles entre le père et sa fille. Un seul regard suffit au vagabond de saisir l’état de Lillie. Elle n’était plus vraiment de ce monde. Ses yeux étaient vides. Sa présence psychique s’était envolée vers des contrées bien éloignées. Pour la première fois, peut-être, elle réalisait que cet homme n’avait rien à voir avec elle, que sa famille n’avait probablement jamais réellement existé. Artémis ressentit une pointe de tristesse envers sa comparse. Lester, Lester... Tu mérites une lente et douloureuse, songea le Portebrume en le voyant s’extasier devant la réussite que représentait sa propre fille. Il évoquait sans mal les sacrifices de sa femme et de son fils. Le vagabond tenait fermement son sihil, prêt à massacrer cet horrible personnage. Un véritable fanatique. Mais il n’eut pas le temps de finir son discours, sa fille décida de mettre fin à ce simulacre d’une piètre tragédie. Le scalpel trancha la jugulaire, une effusion de sang d’une grande beauté se rajouta à cette mare de sang.

Lester s’écroula en se plaquant sa main contre la zone sectionnée, afin de réduire l’hémorragie. Autrement dit, il perdait son temps. Il continuait de se vider de son sang et mourrait d’ici quelques minutes. Une fin que l’on pourrait juger d’abjecte mais qui, pourtant, était largement méritée pour toutes les vies détruites par ses soins. Et quand son âme quitta définitivement son corps, Lillie fit tomber l’arme du crime et semblait retrouver le monde réel. S’en suivit quelques vomissements avant de retrouver de sa consistance. Le temps était en effet compté. Beaucoup de scientifiques sur ces lieux, d’autres étaient forcément au courant et allaient mener une enquête pour ces nombreuses disparitions. « Je te laisse naturellement ton dossier et ceux de ta défunte famille. Je récupère seulement mon dossier et ceux des autres victimes. Qui sait, on peut – je l’espère – encore les sauver. », dit-il en essayant de dissimuler ce mélange de tristesse et de rage. Tant de vies gâchées.

Rendre les flammes à cet enfer, songea-t-il avec ironie. Il n’aurait clairement pas mieux dit. Le vagabond monta avec agilité jusqu’au premier étage, pénétra dans le bureau de Lestrat et saisit tous les dossiers présents. Il fouilla d’autres tiroirs qu’il n’eut le temps de fouiller mais ne trouva rien de bien intéressant. Une bougie était encore allumée. D’un simple geste de la main, il la fit basculer et elle se renversa sur le bureau en désordre. Des feuilles commencèrent à brûler, puis le bureau tout entier. Artémis retrouva alors Lillie au rez-de-chaussée, qui avait également fait démarrer un incendie de son côté. Ils quittèrent discrètement les lieux avant que la fumée ne se dégageât dans tout le quartier. L’objectif était naturellement de s’éloigner le plus possible de l’incendie. Dans les beaux quartiers d’Opale, on les remarquerait trop facilement. Lillie n’était vêtue que d’une robe et Artémis en tenue de combat, comme à son habitude. Et il était fort à parier que les autorités compétentes feraient une descente dans les bas-fonds pour trouver un coupable, comme si les criminels se trouvaient toujours dans les taudis.

« La forêt sera notre salut. Ils ne pourront nous y retrouver, je m’y engage. », fit-il avec une certaine assurance. Après tout, cette forêt demeurait être son refuge, son terrain de chasse. Passant de ruelles en ruelles, à l’abri des regards indiscrets, ils poursuivirent leur course jusqu’à leur liberté. Quelques minutes après leur fuite, de l’agitation, des curieux qui courraient vers l’incendie, puis rapidement des patrouilles. En éteignant rapidement l’incendie, ils trouveraient peut-être quelques cadavres carboniser à identifier… Seules la pierre et le laboratoire pourraient survivre à cet incendie. Enfin, quand ils approchèrent de la sortie de la ville, ils purent marcher librement et s’enfoncèrent tranquillement dans la forêt. Ils restèrent silencieux tout le long. Artémis prit la tête du duo, marchant dans son jardin. Quand enfin, les bruits parasites de la ville furent suffisamment lointains, il décida de briser ce silence : « Hem… Je ne sais pas vraiment si ces mots sont de circonstances, mais je t’adresse mes condoléances. »

Tandis que lui, pour la première fois depuis des années, espérait renouer des liens avec sa famille oubliée. Si les évènements l’avaient rendu orphelins, ce n’était pas vraiment le cas. Lillie, elle, l’était réellement devenue. Sans le laisser transparaître pour ne pas la rendre mal à l’aise, le vagabond ressentit malgré tout une sorte de pitié pour elle. Même si elle surmontera cette solitude. Cette femme était une battante.

Jeu 4 Juil - 14:04

L'avantage c'est que les cauchemars, comme les rêves, prennent toujours fin. Celui-ci n'avait finalement pas fait figure d'exception. Il avait seulement duré un peu plus longtemps que la moyenne. Trente-trois ans, en réalité. Le réveil fut un peu brutal. Lillie n'eut pas vraiment le temps de réaliser., quelques minutes tout au plus, pour trouver de quoi s'habiller et quitter les lieux. Ironie du sort, elle n'avait pu mettre la main que sur une courte robe à fleurs issue de sa garde robe d'enfant. Il lui avait alors fallu à nouveau faire usage de son pouvoir, celui-là même qui aurait pu la faire tuer, pour pouvoir la passer. Elle s'étonna un peu de la facilité avec laquelle son corps avait obéi. Elle n'avait ressenti aucune douleur. Était-ce lié à l'adrénaline, ou à cette sensation étrange qu'elle sentait au creux de son ventre ? Cartésienne, même à cet instant précis, elle se figura qu'une jeune fille de huit ans pourrait bien se promener dans les rues d'Opale avec son père sans soulever plus de questionnements que ça. Elle considéra Artémis un instant et revint sur ses positions : il ne correspondait pas tellement aux standards de la société opaline en qualité de père de famille. Qu'importe, leur fuite ne fut de toute façon pas trop compliquée.

L'incendie se propagea rapidement. Ils étaient déjà loin quand Lillie se retourna pour voir les volutes de fumée s'élever dans le ciel. Comme bien des années auparavant, elle fuyait Opale par l'ouest, pour commencer une nouvelle vie. Comme bien des années auparavant, ce n'était qu'une enfant, du moins en apparence. Elle suivit Artémis sans prononcer le moindre mot. Il avait sa pleine confiance en termes de survie en milieu naturel. Elle consentit à ce qu'il garde la majeure partie des dossiers dérobés. Elle n'avait de toute façon pas le temps de jouer au vengeur masqué. Peut-être que l'envie lui viendrait une fois la Révolution aboutie. Ils se séparèrent sans plus de cérémonie. Drôle de sensation que de se savoir liée à un parfait inconnu par des fils aussi coupants et solides que ceux d'un destin tragique. Elle lui devait la vie et s'en souviendrait. Aussi, avant de le quitter, elle lui glissa :

- Si jamais tu es de passage à Xandrie, et que tu as besoin d'aide, manifeste-toi auprès de la Révolution. Je ne serai jamais bien loin.

Elle reprit sa route vers la Juste, toujours mue par l'adrénaline de cette interminable journée.

Le problème avec les cauchemars, c'est qu'on a souvent peur, une fois réveillé, de refermer les yeux, de peur qu'ils reviennent. Seule au milieu des bois, Lillie ne pouvait pas trouver le sommeil. Elle s'imaginait des compagnies entières de Tartares à ses trousses, fouillant le moindre recoin de la ville. Elle s'imaginait Jerry faire le lien évident entre ces meurtres, elle et la Révolution. Qu'adviendrait-il des plans d'Elsbeth si Opale venait à apprendre qu'une ressortissante de Xandrie avait commis pareil crimes ? Il allait falloir prendre deux fois plus de précautions. Et accélérer le mouvement. Elle ferma enfin les yeux. Mais ne put toujours pas trouver le sommeil. Est-ce qu'il soupçonneraient son frère ? Kozma Moynihan, où es-tu ? Que fais-tu ? Tu devrais fuir, toi aussi, quitter Opale et ses sordides histoires. Elle aurait tant aimé pour lui dire tout ça. Mais c'était trop tard. Lillie redevint Elles et regagna Xandrie à l'aide d'une caravane de marchands. Drôle de petite fille, pensa l'un d'eux. Très mature pour son âge.