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[Post Event] - Sombre Réflection - (solo)

[Post Event]  - Sombre Réflection - (solo) Brandw10
Mar 16 Jan - 4:29

Sombre réflection



A quoi ressemblait leur équipage sans Amir ? A voir leurs teints peu frais, on pouvait deviner qu’ils revenaient de la guerre. Quand la porte du Zeppelin s’ouvrit, un comité restreint les attendait. Celui-ci n'en était pas moins impressionant puisque le Chancelier de l’Alliance lui-même se tenait à l’avant-poste.

L’air frais s’engouffra dans ses narines, lui procurant un sentiment d’étrangeté. L’habitacle clos du Zeppelin s’était voulu rassurant, refermé sur lui comme un œuf de métal géant qui flottait dans l’atmosphère nuageuse. Il y avait laissé ses pensées se perdre, brouillées dans un écho métallique. A plusieurs reprises, il avait cru entendre les pleurs d’une chambre d’hôpital. Ailleurs la vie reprenait son chemin. Il ignorait si perdre ses frontières pouvait être sans conséquence ou non. Son regard était flou, voyait le hublot sans le voir, avec le panache de fumée qui se dégageait d’un boulevard. Non, ce n’était pas un boulevard. Il s’agissait d’une trouée au milieu des bâtiments dont les étages s'effondraient les uns sur les autres en piles de débris. La Resplendissante l’était-elle encore? Maintenant, le sol était tangible sous ses pieds, mais l'Epistote se sentait dériver.

Au milieu de ce brouillard, le jeune homme avait l’œil hagard. Peut-être à cause de l’épuisement. Ou d’une réalité plus glaçante encore qui raidissait ses nerfs et tremblait dans ses mains de frayeur contenue. Trop de nouvelles fracassantes pour être assimilées l'avaient assailli. Il avait fait illusion devant Demephor, encore sous le coup de l’adrénaline, profondément coupé de lui-même. Ainsi dissocié, il ne s’appartenait déjà plus quand elle était entrée… Elle… cela ne lui facilitait pas les choses pour terminer son imprégnation. Car, plus qu’un corps, c’était de lui qu’elle avait besoin pour vivre. Et il était perdu. Comme un pâle souvenir au milieu d'un rêve sans fin.

~ ° Seraphah ! … Maëlstrom ! … ° ~ appelait-il en parcourant le débarcadère, dans l’espoir de sentir leur contact familier, croulant déjà sous le poids d’une pression insoutenable au fond de son être.

Le temps n’était pas à larmoyer. Il y avait trop à dire, trop à faire. Hélas, son corps était en bout de course et ne produirait rien de bénéfique avant de s’être reposé. Son être appelait néanmoins un soutien rassurant, qui lui prouve qu’il existait toujours un endroit où retourner de cette horreur. Un endroit pour lui, malgré ce qui lui était arrivé.

Aucun esprit, pas un souffle de réponse, ni dans le ciel, ni sur la terre au moment où les aventuriers descendirent de l’appareil. Artemis et Jessamy s’étaient fait la malle de manière assez spectaculaire. Avec le recul, Keshâ aurait bien aimé les imiter. Des figures austères les toisaient. Ryker disparut rapidement en grande pompe avec le Chancelier. De tous, Jeremiah était celui qui avait l’air le plus animé. Non par joie, mais par nervosité flagrante de retrouver sa glorieuse cité blessée. En ce qui le concernait, personne n’avait l’air de faire attention à lui.

Les survivants furent parqués, ou plutôt invités à se reposer, dans des quartiers distincts selon leur faction d’origine. Aussi fut-il emmené dans la même direction que Lewen. Avec l’impression de déchirer un voile aussi fragile qu’une toile d’araignée, les destins des aventuriers se séparèrent. On le mena au bout d’un corridor à une chambre modeste faite de pierre de taille, avec une petite fenêtre donnant sur la mer.

-« Je vous conseille de prendre quelques moments pour vous reposer. Votre interrogatoire sera peut-être remis à demain en attendant la fin de celui du Patrouilleur. Cela risque d’être long. Nous allons vous faire porter à souper. Voulez-vous voir un docteur ? »

Son cœur se pinça à cette question. Il avait fini par s'accoutumer aux auscultations de son médecin. Seraphah était suffisamment frustré de ne pas avoir pu l’accompagner à la tour d’Yfe. Il s’était fait de son visage une vision rassurante durant le trajet pour imaginer son arrivée sain et sauf à Opale. C’était l’aiguillon qui lui permettait de tenir.

Et voilà que rien ne se passait comme prévu. Pas de retour à Epistopoli. On ne lui disait pas non plus grand-chose ce qui s’était passé à Opale. Pourquoi ses amis n’étaient pas là ? Le dispositif de sécurité était important. L’Alliance devait avoir ses protocoles.

-« S’il vous plaît, oui. D’ailleurs, avez-vous vu… non, laissez tomber. »
S’il n’était pas égoïste, pour comprendre que les regrettables imprévus à Opale n’affectaient pas que lui, un ambassadeur sapiarque avait ses entrées. Seraphah savait se montrer convainquant. Malgré tout, il était absent du débarcadère. Plus que cela, il ne s’était jamais trouvé à moins de cinq cent mètre de lui. Ni Maëlstrom. Sans quoi, il aurait pu leur dire « tout va bien » par télépathie.

En temps normal, Keshâ savait se montrer autonome. Mais rien ne l’avait préparé à cette situation. Qu’attendait-t-on de lui ? Avait-il des raisons d’avoir peur ? L’épreuve d’endurance qu’avait été l’expédition et qui devait arriver à son terme durant le vol ne faisait que se prolonger. Il espérait seulement que ses amis se portaient bien. Compte tenu des circonstances, n'importe qui à Opale pouvait être porté disparu. Le cœur lourd d'incertitude, il ne pouvait que rester fort. Il faut vivre au présent. On verra demain.

Le garde semblait jeune et néanmoins expérimenté. Prévenant, ses traits avaient quelque chose de stricte, comme s'il guettait un faux-pas de sa part ou surveillait une soudaine explosion de sa personnalité. Le bleu de ses yeux se réchauffait au moins d'une étincelle bienveillante quand il se retira en l'enfermant.

La première chose que fit Keshâ après la fermeture de la porte dans un bruit de serrure, fut de laisser tomber son sac à terre. Il inspira l’air frais et poussiéreux de la chambre, prenant connaissance de l’espace. Mettre en sécurité son holographe semblait être une bonne idée. Son pouvoir de spatiokinésie ne se laissait pas apprivoiser si facilement, mais il n’était pas d’humeur à s’en laisser compter après tout ce qu’il avait vécu. Deux ou trois tentatives suffirent pour faire disparaître l’appareil dans sa dimension de poche. Il obtint en échange une pile d’assiettes en porcelaine peinte en bleue appartenant aux collections de luxe du Marquis, ce qui lui fit promettre d’affiner son entraînement avec le cristal.

Ceci fait, il ne toucha pas au broc d’eau posé sur un plateau avec des madeleines et se dirigea vers la fenêtre pour faire entrer l’air marin. Il s’assit lentement sur le rebord de pierres, très droit et immobile, sans quitter les flots de son regard lointain. Quelque chose grattait en lui. Comme une démangeaison persistante qui irrite la peau, mais que l’on ne peut se résoudre à arrêter de toucher. Jusqu’à ce qu’elle devienne rouge, puis suinte… écarlate. Sans doute serait-il bon de s’allonger, ou de se laver. Il arborait encore les restes pestilents d’incube et de Jiangshi sur son uniforme.

Pour le moment, il ne s’en sentait pas capable. Ainsi, s’abîma-t-il dans la contemplation des eaux scintillantes. Le silence n'était rompu que par le bruit du vent dans les rideaux.
Mer 24 Jan - 20:20

Sombre réflection



-« Vous faites peur à voir, monsieur Evangelisto. »
La médecin se tenait derrière lui. Cela devait faire deux ou trois fois qu’elle l’appelait par son prénom. Il n’avait même pas entendu la porte s’ouvrir. Tout mouvement lui paraissant impensable et il ne rêvait que de s’effondrer dans l’inconscience la plus totale. Entre les deux, il était figé comme une statut.

Il finit par se retourner à rebourd pour lever un regard triste vers la médecin de l’Alliance. Son physique était sec mais elle dégageait une autorité rassurante dans ces instants de grande solitude. Il ne savait pas ce qu’il ferait si Seraphah et Maëlstrom étaient morts eux aussi. Comme sa famille. Lui qui s’était fait profession de ne s’attacher à personne malgré un nombre impressionnant de connaissances et d’amant ne pouvait supporter l’idée de ne plus les revoir.

C’était d’autant plus pathétique qu’il n’était pas sûr que les deux hommes se morfondraient autant à sa place. Mais il était ainsi dans l’authenticité de ce qu’il ressentait.

-"Buvez." dit-elle avec un impératif sans réplique dans le geste et dans la voix en lui tendant un verre d’eau.
« On ne va rien tirer de vous dans cet état. »

C’était sans doute une tentative d’humour, mais elle suffit à rehausser la vigilance de l’Epistote, qui se rappelait la suspicion qui pesait sur sa faction à cause de ce maudit Régent-Mandebrume, rescapé de la tour d’Yfe.
-« Qu’est-ce qui va m’arriver ? » demanda-t-il avec un réalisme emprunt de détachement.

Elle lui expliqua qu’on attendait simplement son témoignage et que finalement un premier entretien ne devrait pas tarder avec les conseillers de l’Alliance et Lewen. Mais qu’il fallait un peu s’arranger le visage et vérifier ses blessures. Après avoir promis de prendre une bonne douche, elle le se décida à palper ses épaules et toutes ses articulations jusqu’aux chevilles. Par chance, il avait retiré les couches chaudes de ses vêtements. C’étaient elles qui empestaient le plus et s’étaient recouvertes de poussières collées dans des matières gluantes ectoplasmiques. Quand sa main parcourut son avant-bras gauche, il tressaillit.

Sans trop rechigner, il appuya sa tempe contre la pierre du mur autour de la fenêtre et la laissa utiliser une paire de ciseaux à angle dont la pointe était arrondie pour découper sa chemise. Les fibres étaient impossibles à décoller de sa peau et les essais lui arrachèrent une grimace alors que sa respiration s’arrêtait. Il fallut faire preuve de patience à l’aide d’une éponge et d’eau pour décoller très progressivement la croûte, ce qui ramena à vif la douleur.

Trois marques formaient de larges auréoles noires là où les doigts de la Jiangshi s’étaient resserrés impitoyablement pour y meurtrir les tissus d’ecchymoses à travers son manteau. L’index crochu était visiblement parvenu à percer cette armure de fortune et ses bracelets de cuir pour perforer une veine, d’où l’épandage carmin coagulé.

La doctoresse afficha un pli soucieux et entrepris de désinfecter la plaie et de lui injecter une dose de cheval d’antibiotique avant de lui faire avaler plusieurs pilules. Elle lui refit un bandage serré et lui annonça qu’on viendrait le chercher d’ici une demi heure.

Ce délai l’incita à bouger vers la salle de bain. Chaque pas lui coûtait et il menaçait de chavirer. Cette perte d’équilibre n’était pas due qu’à la fatigue. La nausée ne faisait que s’accroître. Il se sentait de plus en plus sensible à l’air confiné de la chambre. Et à présent au son, à la lumière. Son bras posé sur un tabouret pour épargner son nouveau bandage, il se laissa couler le long du mur sur les petits carreaux bleus qui paraient toute la salle d’eau. Nu comme un vee, il actionna le robinet. L’eau glacé le saisit d’abord, avant de tiédir et de devenir progressivement brûlante. Ses cheveux devenus plus longs ces derniers mois le rendirent aveugles et il laissa un moment retomber son crâne en arrière contre le carrelage.

A geste mesurés, il essaya de s’appliquer à effacer les traces de ce périple éprouvant pour retrouver toute sa propreté. Il se résolut à se relever, en se disant que l’on arriverait bientôt. Soudain, Keshâ’rem eut la désagréable impression de ne pas être seul. Comme si on l’observait depuis un point d’observation dissimulé dans un recoin de la pièce. Les bruits de gouttes tombant dans la flaque au sol ponctuaient ses pas alors qu’il se prenait d’une paranoïa irrationnelle.
-« Qui est là !? »

La salle de bain était vide. Il aurait été bien difficile de s’y cacher car ce n’était qu’un rectangle de deux mètres par trois. Il n’y avait presque aucun mobilier. Rien que ce carrelage bleu et la vapeur d’eau dansant dans la lumière. Le miroir au-dessus du petit lavabo était embué. Il n’y distingué pas même son reflet. Mais le sentiment d’effroi ne faiblissait pas. Il fit un pas.
Toc. Toc. Toc.

-« Monsieur Evangelisto. Votre interrogatoire va débuter. »
Après un long silence il répondit.
-« Je suis dans la salle de bain. Accordez-moi seulement une minute pour m’habiller. »
Il fit de son mieux pour essorer ses cheveux et enfiler le linge propre qu’on lui avait apporté. L’intervention extérieure l’avait tiré de son malaise, mais son teint restait cireux et sa démarche peu sûre lorsqu’il prit place aux côtés de Lewen face aux Opaliens et aux conseillers de l’Alliance.