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La Messe est dite !

La Messe est dite ! Brandw10
Mar 30 Avr - 16:36
1880

« Est-ce vraiment nécessaire ? »

La question du jeune archevêque resta en suspens, alors qu’il releva la tête.

Un soleil de plomb gouvernait l’illustre cité d’Aramila ce jour-là. Sylas, secondé de plusieurs soldats de la Garde Sacrée, il progressait le long des ruelles principales de la ville. Sa présence ne passait, pour ainsi dire, pas inaperçue. Si des autochtones, qui stationnaient çà et là en terrasse ou au abords de la chaussée, suivaient d’un regard ébahi la figure d’autorité, d’autres individus, qui marchaient en sens inverse, s’écartaient naturellement lorsque l’escorte frayait un passage pour Sylas. Ce dernier, malgré la chaleur, arborait un visage radieux et énergique. Naturellement, lorsqu’il croisait un regard, il offrait un sourire, comme si ses zygomatiques se figeaient dans cet instant critique où il réussissait à oublier les maux passés comme les responsabilités. Quoi de plus facile lorsqu’il croisait un faciès innocent et juvénile ; ou encore celui d’un Triton qui exprimait quelque reconnaissance. Il sentit, l’espace d’un instant, le pouls de son cœur accélérer et la sueur de commencer à perler sur son front. Le brouhaha devenant insistant, il reprit contenance en frottant son visage d’un bref revers de manche pour éponger la poisse, ignorant le sable rude qui se glissait sous ses sandales.

En ce jour particulier, l’héritier des Edralden avait revêtu des habits amples, clairs, qui rappelaient son allégeance au Panthéisme. Il portait une ample tunique claire aux broderies dorées. Il avait soigneusement domestiqué ses longs cheveux en une queue de cheval et avait apporté un soin particulier à sa barbe ce jour-là.

Sa progression se fit sans encombre jusqu’à une place bien occupée. Des dévôts avaient pris place pour cette messe en plein air. Les bruits de foule s’intensifièrent alors que le prédicateur montait les marches d’une estrade en bois qui gémissait à chacun de ses pas.

Sylas fit face à la foule. Son regard parvint à se figer sur certains visages ; radieux pour la plupart, inquiets pour d’autres, mais un faciès, au loin, retint brièvement son attention. Il ouvrit la bouche comme pour exprimer une surprise, mais se ravisa.

Il offrit un sourire confiant à la foule et s’éclaircit la gorge, avant de prononcer d’une voix grave, lente et posée :

« Louée soit Keladron qui, dans sa grande mansuétude, apprit aux Êtres humains à apprécier l’œuvre des dieux pour la façonner à leur image… »

Il entonna un chant, bientôt suivi par un chœur complice, les barytons au devant accompagnant le psaume qui berçait la foule. L’espace d’un instant, Sylas oublia le temps présent, comme s’il eut été seul, fermant les yeux. Les visages de ses suivants, encore imprégnés sur ses rétines, lui procuraient la force nécessaire pour transporter son auditoire lors de cette prière faite pour apaiser les cœurs. Il ressentit un frisson, fugace, qui lui rappela sa condition cachée, comme si ce symbiote, qui s’était amouraché de son hôte humain, lui rappelait sa présence, sa propension à le posséder tout entier.

Mais il ne fléchirait pas aujourd’hui. Marquant une pause, il observa de nouveau les adeptes ; ces mêmes visages aux émotions multiples. Malgré la chaleur et l’ineffable lourdeur qui semblait vouloir affaisser son esprit, il poursuivit sa procession.

La messe se déroula sans encombre et, alors que Sylas redescendit de son piédestal, il croisa ce même visage, ce même regard qui semblait l’avoir perturbé au moment de sa démonstration.

Il darda un regard autoritaire sur les hommes responsables de sa sécurité pour leur intimer de lui laisser de l’espace et prit de la distance pour s’approcher d’une silhouette inconnue, humanoïde à première vue. Son visage se détendit.

« Bonjour. Vous m’avez l’air perturbée. Y a-t-il quelque chose que je puis faire ? »

Il rentra ses mains sous ses manches, la mine amicale.
Sam 4 Mai - 12:03



La messe est dite !

En compagnie de Sylas Edralden


Les vois-tu ? Les couleurs. Sur ses teintures que le soleil aura usées, ternies. Jusqu'à ce qu'il ne reste d'elles qu'une illusion. Le fantôme d'un éclat passé. Est-ce ce que tu vois ? Ces pâles réminiscences d'un temps qui fut glorieux, rayonnant. Terrifiant aussi. Si elles furent écarlates, ne reste de cette peinture que les écailles les plus disgracieuses. De la poussière. Sans doute est-ce ce qu'ils voient, eux, qui n'habitent pas ici. Lorsqu'ils vous regardent, depuis le nord. De vos dunes, ils ne retiennent qu'une chose, la rudesse de ce grain de sable, sous leur paupière. Irritant.

Elle. Sous le châle au bleu délavé. Elle voit tout. De ses peaux que le soleil tanne, de ces branchies qui luttent pour ne pas suffoquer dans la chaleur, de ces yeux brillants. Mille et une couleurs. Si vives. Si vivantes. Sous le soleil écrasant, elles resplendissent. Elles écoutent, religieusement, les mots d'un jeune homme vêtu de blanc. Toutes les couleurs, en une. Il voudrait les apaiser. Leur montrer ce chemin qu'elles empruntent déjà.

Sous l'oeil des Dieux.

Il prêche des convaincus, majoritairement. Quant aux autres, curieux, athées ou non, ils restent les bienvenus. Respect et tolérance, sont les maîtres mots de cette nouvelle Aramila. Celle qui aura appris, des folies de Sancta. Plus humble. Quand bien même les autres nations prenaient cela pour la faiblesse. C'était cette humilité qui sauverait ces âmes. Si elle perdurait. Au travers des voiles, si nombreux, si tentants, qui tiraient à eux les extrêmes. Religieux. Scientifiques. Dogmes qui voudraient imposer leur supériorité. Eux qui n'étaient que des mortels, sous l'oeil des Dieux. Si fragiles, face aux émotions qui agitaient leurs coeurs.

Les Dieux comprenaient-ils, la violence qui agitait ces êtres si fragiles ? Elle qui se déchainait si aisément. Elle qui brillait dans ses yeux à elle. Cette tritonne à la peau d'azur, cheveux enrubannés, visage marqué d'une longue balafre s'étirant de son arcade à sa mâchoire. Cicatrice ancienne, sur sa peau. Blessure toujours béante, dans son coeur. L'Archevêque approche et il devient évident qu'elle se retenait de déverser sur ces jeunes épaules la douleur qui serrait ses mâchoires.

- Que faites-vous pour le Renon ? Vingt ans maintenant que nous acceptons d'être humiliés, n'est-ce pas assez ? Si nous ne reprenons pas nos terres au nord, la Malice nous prendra à revers ! Comme à Dainsbourg ! C'est à cause de ces épistopolitains qu'elle avance ! La colère rougit ses joues naturellement d'un bleu pâle, lui arrache une quinte de toux qui l'interrompt momentanément dans ses invectives avant qu'elle ne reprenne de plus belle. Les Douze nous punissent de leur manque de foi ! Et vous... Une nouvelle toux. On s'approche. Comme si on sentait qu'elle irait trop loin. Cette toux. Cette phrase. Vous n'êtes qu'un enfant aveugle !

Quelques courageux viennent épauler la tritonne, à bout de souffle, les gardes de l'Archevêque c'étaient peut-être eux aussi rapprochés. On ne fait pas vraiment attention à eux, du moins, s’ils sont respectés, ils ne sont pas craints, car ils sont des enfants du pays, ils savent reconnaître la douleur. Certains ont peut-être aussi participé à ces six ans de peine contre un ennemi qui avait fini par l'emporter, sur de trop nombreux plans.

Quelques-uns s'inclinent devant la figure d'autorité, excusent à demi-mots leur camarade, malade, affligée. Parmi eux se trouve une jeune fille entre deux âges, plus une enfant, pas encore une femme, une adolescente discrète dont la main couverte de mystérieux symboles tracés au henné caresse doucement le dos de la tritonne pour l’aider à reprendre son souffle. Elle incline humblement la tête, la moitié de son visage caché derrière de lourdes mèches de cheveux.


- Puissiez-vous pardonner l'offense monseigneur. Le chagrin altère son jugement. On escortait doucement la tritonne à l’écart de la foule qui s’était amassée autour d’eux et ne restait bientôt que la jeune fille en face de la haute figure aramilanne. Frêle silhouette qui s’inclinait à nouveau, ne recherchant pas l’attention, elle offrait avec politesse une conclusion à l’altercation. Une porte de sortie honorable pour l’Archevêque. Que Raphalos veille sur vous et les vôtres.

Les mots sont bas, écrasés par la révérence alors que la demoiselle s’écarte du chemin de Sylas. Il y avait toujours un sens profond au dieu qu’on invoquait dans une conversation. Ici, l’empathie, pour lui et sa famille, pour le jugement qu’il pourrait porter sur la pauvre tritonne, sans doute aussi.
Lun 6 Mai - 10:44
Sylas, au fur et à mesure qu’il détailla son hôte, conserva un air affable alors qu’il comprit l’évidence : il avait affaire à une autochtone dont les traits du visage laissaient deviner une expérience de la vie au moins deux fois supérieure à la sienne. Sans parler des séquelles, visibles, tant sur sa peau que dans le timbre de sa voix à peine nouée. Elle dardait un regard colérique sur le jeune archevêque qui, fort de son expérience face à l’adversité, ne se laissa pas décontenancer. Il soutenait le regard sombre de cette tritone qui l’invectivait.

Le jeune monarque était resté immobile et c’était la foule qui avait décidé d’écarter la créature éprise de chagrin, quand bien même les hommes de la Garde avaient observé une prudente proximité au cas où quelque sot présomptueux s’en prendrait à Monseigneur.

Sylas baissa le menton et souffla par les narines. Ses épaules se raidirent, alors qu’une deuxième silhouette se présenta à lui ; une jeune femme, à peine dans la fleur de l’âge, qui avait éloigné l’âme en peine.

« Puissiez-vous pardonner l'offense monseigneur. Le chagrin altère son jugement. Que Raphalos veille sur vous et les vôtres.
Aucune offense.  » de répondre promptement Sylas.

Il s’avança en direction de la tritone d’un pas décidé.

« Amie des fonds marins… dit-il à son attention pour obtenir son écoute. J’ai bien entendu et compris votre peine, que je partage malgré mon jeune âge et mon innocence quant à ce qu’il s’est passé à Renon. Jamais je n’oserais porter d’affront à une aînée qui a subi les affres d’une guerre qui s’est soldée par une perte que nous connaissons tous aujourd’hui. »

Il observa un silence, jetant un œil à cette jeune fille qui s’était interposée ensuite, comme pour attester de sa présence quant à ce qu’il allait dire.

« Je crois comprendre que, pour apaiser votre souffrance, il faudrait que Renon soit remise à Aramila. Je pense que d’aucuns ici partagent cette idée. Mais si nous avons laissé cette région à l’ennemi, c’est bien pour arrêter l’immense souffrance que ce conflit a causée auprès des nôtres et nul doute qu’une guerre prolongée aurait causé plus de morts, et peut-être si peu de survivants comme vous pour les pleurer. J’ai à cœur la paix et la sécurité de mon peuple. »

Il fronça les sourcils à l’idée que cette réalité optionnelle eût été véritable ; peut-être que lui-même ne serait pas là, aujourd’hui, pour proclamer de telles évidences en public.

Il offrit une main à l’intention de la tritone, la paume grande ouverte en direction du ciel.

« Citoyenne d’Aramila, ferez-vous l’honneur à un jeune archevêque inexpérimenté de vous entretenir en privé pour discuter des solutions qui se présente à nous ? Si possible, en présence d’une personne médiatrice, comme cette jeune femme qui semble elle aussi préoccupée par la question. À moins que je me trompe, mademoiselle ? »

Il interrogea l’inconnue du regard.
Mar 14 Mai - 11:47



La messe est dite !

En compagnie de Sylas Edralden


Il ne fuirait pas. Archevêque depuis moins de dix ans, père de deux enfants, il n'avait pas encore trente ans et rayonnait d'un charisme assuré. Ecclésiastique. Ou politique. L'homme était reconnu pour la qualité de ses oratoires, de sa rhétorique. Il aurait pu fuir, cette conversation risquée. Sujet à fleur de peau, même vingt ans après la perte du Renon. Une fois la tritone mise de côté, il aurait été simple de poursuivre son chemin, de se dégager de cette épineuse situation. Sylas Edralden préférera rester. Approcher le coeur du problème. Sous le regard curieux de la jeune aramilanne et du reste de l'audience.

Elle écoute. Avec attention. Jeunes oreilles, en apparence. Elle décrypte en silence le discours de l'archevêque. Mots de velours. D'abord, l'empathie. Il entend et comprend la peine, la partage. Un soupçon de patriotisme, pour aller dans son sens. Mais rappeler son innocence, il n'y était pas après tout, à Renon, il y a vingt ans, il était encore un petit garçon sage et chéri, lorsque la tritone donnait à la guerre ses plus belles années. Le rappeler et y glisser du respect, au mot "aînée".

Quelques phrases polies, assez pour laisser transpirer son expérience des terrains glissants. Jeune archevêque, n'était pas si dépourvu. Un regard sur le côté, croise les prunelles d'onyx de la demoiselle, qui incline bien docilement le menton. Avant qu'il n'avance un argument, en faveur de la paix. Abandonner le Renon, pour le bien de ces vies qu'il aurait fallut sacrifier si le conflit avait duré. Il pique, du bout du couteau, lorsqu'il évoque les survivants. Si peu, comme cette tritone, auraient pu pleurer les pertes. Elle qui avait survécu. Chanceuse. Ne devrait-elle pas bénir la fin de la guerre ? Une légère déformation sur la lèvre inférieur de la tritone alors qu'elle retient une nouvelle quinte de toux.

La jeune fille reconnait la grimace. Appuyer sur la culpabilité du survivant. Voilà qui était plus fourbe. Ou maladroit. Elle tourne à nouveau son regard sur l’ecclésiaste. Fourbe ou maladroit. Innocent. Ou non. La caravanière était curieuse de le découvrir.

Celui-là se prendrait-il pour un monarque dans quelques années ?
Ou bien se souviendrait-il qu'il n'est qu'un grain de sable, dans l'immensité du désert ?
Balayé par le vent.

Il tend un main, paume ouverte, à la tritone et une autre, invisible, vers la jeune demoiselle. Médiatrice. L'adolescente recule d'un pas, paumes en avant.

- Je ne suis qu'une âme pieuse, monseigneur, je ne ferai que vous encomb..

- Elle vient. Tranche la tritone. Et elle rapportera votre parole à notre caravane lorsque nous repartirons vers la jungle aider les familles qui tentent de se reconstruire de ce côté de la frontière. Elle s'est redressée, tritone solide. Guerrière, elle l'est encore et si son corps approche de sa cinquième décennie, il ne laisse que peu paraitre la faiblesse qui accable cependant ses bronches. Elle tourne son regard grenat vers la demoiselle prise au dépourvue.

- Tu veux bien faire ça, Shiranna ? Toi aussi tu as de la famille là-bas, non ? Ils ont le droit de savoir ce que pense l'archevêque de leur situation.

La dénommée Shiranna semble un instant décontenancée. Hésite sous les regards captivés par la scène. Personne ne lui en voudra si elle refuse, n'est-ce pas ? Quelle responsabilité est-ce faire porter à une si jeune femme que de lui demander ce service ? Si elle a de la famille là-bas, saura-t-elle rester impartiale ? Face à l'archevêque, elle semble bien frêle, bien penaude, son charisme oscille encore entre l'adolescence et l'âge adulte, il ne pèse pas lourd dans la balance en comparaison de l'homme de foi. Et on prendra ton vieux Nadgi avec nous. La demoiselle redresse enfin le menton, ses prunelles noires, profondes, brillent d'espoir lorsqu'elles se posent sur les grenats de la tritone. Cette dernière pousse un soupir qui manque de la faire tousser. Je garanti pas qu'il tienne le voyage par contre.

Shiranna acquiesce gravement mais un peu trop énergiquement pour ne pas laisser transparaitre son enthousiasme. Puis elle se tourne vers l'archevêque, avec déférence.

- Je vous remercie pour votre confiance monseigneur, je ferais de mon mieux pour être la médiatrice que vous espérez voir en moi.

La tritone secoue légèrement la tête avant de faire un pas en direction du membre du Concile, sans jusque là avoir saisi sa main tendue. Il y a moins de déférence dans son regard mais elle semble avoir retrouvée son calme. Peut-être n'est-ce que de façade. Peut-être est-ce plus dangereux encore, que la colère vive.

- Si vous voulez vraiment discuter des solutions et pas juste me répéter qu'on a perdu et qu'il faut se faire une raison, je vous suis. Si vous avez vraiment à cœur la paix et la sécurité de notre peuple, alors vous devez avoir des plans pour nos familles toujours dans le Renon. 

La tritone insiste sur certains mots, un peu grossièrement mais le message semble être clair. Ce peuple, elle en fait partie. Et selon elle, les citoyens du Renon aussi. Et c'est bien pour cela que Shiranna est ici à l'origine, c'est dans la caravane de la tritone qu'elle voulait monter, ces gens qu'elle souhaitait côtoyer dans leur voyage vers la frontière contestée. Parce que la tritone n'était pas la seule, à ne pas se remettre de leur défaite et qu'il grandirait certainement, avec le temps, si on le laissait s'étendre, ce mouvement de contestation. Enfin, la main azure se tend vers celle de l'homme, pour sceller l'accord bien fragile sur lequel se tiendra leur discussion.

- Vous pouvez m'appeler Zhireyi.
Mer 15 Mai - 23:19
« Suivez-moi. »

L’ordre de l’archevêque avait été prompt. Il coula un regard autoritaire vers sa garde qui s’organisa en conséquence, sous le regard interdit de l’assistance civile et des passants qui s’étaient amassés autour de l'interpellation. La situation semblait avoir viré du tout au tout et le jeune archevêque, tantôt homme de foi, s’était comme transformé en régent militaire à l’aube d’esquisser un plan méticuleux pour reprendre ce qui avait été pris. Il rebroussa chemin en direction d’où il venait, secondé de ses gardes les plus proches, sans même se soucier de ses hôtes qui, au vu de leur approbation, finiraient par suivre.

Naturellement, la destination du groupe a été le palais du Concile. Sylas s’était presque hâté pour ne pas laisser son esprit fléchir quant à la tâche qui lui incombait. Ou était-ce le soleil de plomb, bientôt à son zénith, qui incommodait le jeune homme dans son apparat blanchâtre. Mais il était à l’abri, désormais. À l’abri de la chaleur. À l’abri des oreilles indiscrètes.

Arrivé dans le hall d’un temple, il croisa le regard d’un domestique.

« Bonjour. Merci de conduire ces deux personnes dans mon antichambre et veillez à leur plus grands soins… »

Il regarda un instant par-dessus son épaule et darda un regard ferme à l’attention de la tritonne, dont les perles grenat semblaient soudainement refléter quelque flamme éphémère qu’on eut cru poindre dans les globes de Sylas. Ou peut-être n’était-ce qu’une illusion, une hallucination, un mirage comme on en croisait tant dans les déserts d’Aramila…

Il s’éloigna, laissant Shiranna et Zhireyi à l’employé du temple qui, courbant légèrement l’échine, exprimait ses sentiments davantage par les gestes que par les paroles ; aussi esquissa-t-il des gestes, délicats à l’envi, pour inviter les deux femmes à le suivre. Il les guidait parmi les différents couloirs du temple, tournant parfois la tête pour s’assurer que les hôtes ne lui fassent pas défaut. Il ouvra une petite porte boisée et invita les deux personnes à pénétrer dans une chambre.

Le décor de celle-ci contrastait fortement avec les couloirs un brin austère du palais. L’endroit était soigneusement tapissé, des coussins et des fauteuils offraient un confort tout à fait bienvenu, tandis qu’on avait disposé çà et là des bougies pour éclairer la pièce qui, à l’abri de la chaleur, baignait dans la pénombre. Une douce odeur de miel embaumait la pièce et enjoignait ses occupants à la détente et à la sérénité.

La venue de Sylas se fit légèrement attendre, alors que le même domestique s’était absenté et représenté pour disposer, sur les tables d’appoint, du thé et des dattes. Il se représenta, dans une tenue moins claire, cette fois ; une simple djellaba noire brodée de motifs d’or. Il se déchaussa et prit place en face de ses deux hôtes.

« Mes confrères n’apprécient pas les manières que j’ai de recevoir des “petites gens” – pour reprendre leurs termes – en ces murs alors que le palais est supposé être réservé aux Tribuns ou autres chefs d’États voisins. Mais s’il est question de sujet délicat, diplomatique, j’aime autant qu’ils soient discutés céans. À huis clos. »

Il observa un silence inquisiteur, regardant tour à tour la tritonne et l’être humain comme pour les sonder. Immobile, il finit par se mouvoir pour attraper sa coupe de thé noir du bout des doigts, qu’il porta à ses lèvres pour en effleurer la surface brûlante.

« Reprenons depuis le début, dit-il en reposant son breuvage. Vous vous appelez respectivement Shiranna et Zhireyi. »

Il avait observé, tour à tour, la jeune femme et la tritonne, tandis qu’il avait distinctement prononcé les prénoms.

« Ce n’est pas tous les jours qu’on m’interpelle en public pour discuter de la délicate affaire du Renon. Aussi, avant de parler de plans pour vos familles, je veux absolument tout savoir de vous, Zhireyi. Que je sache si j’ai affaire à une personne qui a souffert les affres du conflit et non pas simplement une fauteuse de trouble. »

Son regard s’était momentanément assombri. Il fronça légèrement les sourcils alors qu’il attrapa une datte pour l’enfourner dans sa bouche.
Jeu 16 Mai - 23:36



La messe est dite !

En compagnie de Sylas Edralden


Un ordre claque sur le pavé que le sable ne saurait amortir. Ni adoucir. Il assombrit instantanément les traits de la tritonne là où la jeune humaine abaisse docilement le menton, suivant sagement le mouvement à une distance raisonnable. À l'étonnement de Shiranna, qui finit par redresser la tête, ils semblaient se diriger vers le haut bâtiment du Concile Œcuménique. Les deux femmes eurent un instant d'hésitation avant de poser leurs pieds sur les dalles sacrées. Si la tritone se composait rapidement un air assuré, la jeune âme à ses côtés avait lié ses mains entre-elles, pressées contre sa poitrine alors que ses grands yeux noirs exploraient le décors épuré. Seuls les archevêques avaient le privilège de pouvoir entrer ici comme chez eux. Le commun des mortels n'entrait pas ici, habituellement. C'était donc une journée à marquer d'une pierre blanche, cela était en tout cas évident, pour qui jetterait un oeil à la fervente demoiselle qui s'émerveillait silencieusement.

On leur ouvrit une antichambre bien plus richement décorée que le reste des couloirs qu'ils avaient pu parcourir. L'archevêque avait-il le goût du luxe ? Les deux femmes se déchaussaient avant de fouler les tapis et venir s'asseoir en tailleur au milieu des coussins. Shiranna en caressait un du dos de la main tout en observant leur nouvel environnement. Il lui semblait davantage être une ode à l'artisanat aramilan qu'un véritable étalage de richesse. Si les matières étaient nobles, elles n'étaient pas importées d'un pays étranger.

Tout cela était très beau. Peu prudent aussi. Aucune fenêtre, des murs épais, préservaient parfaitement la fraicheur intérieure mais ne laissaient que peu d'échappatoire. Toutes ces tapisseries et coussins finiraient d'assourdir les bruits qui auraient eu bien du mal à traverser les murs. Ne restaient que deux portes, au bois ancestrale. L'une menait au couloir, la seconde peut-être vers un bureau, puisqu'il s'agissait d'une antichambre. L'achevêque revenait, changé, alors que la tritonne mâchonnait sa troisième datte. Elle ne semblait pas particulièrement agacée par l'attente, la chose était assez habituelle en Aramila, la lenteur était un art de vivre pour les caravanes. La précipitation était synonyme de mort.  

La précipitation et l'isolement.

Un claquement de langue, pas si discret, dans la bouche de la tritonne aux premiers mots de l'archevêque. Des petites gens. Les perles noires glissent très rapidement du visage du dirigeant à celui de Zhireyi. La tritonne a froncé les sourcils, au silence inquisiteur, elle répond avec froideur.

- Si vos collègues parlent ainsi de nous alors ils ne sont pas digne de leur rang et de leur fonction. Puisque nous n'avons rien de petit et que nous sommes tous égaux dans cette vie comme devant les dieux. N'est ce pas ?

La question n'en est pas une. Que des archevêques puissent se comporter comme des rois méprisants, ne semblait pas choquer que la tritonne. Shiranna avait le visage de ces enfants qui apprennent que leurs parents ne sont pas si héroïques qu'ils les pensaient. Ne jamais rencontrer ses idoles. La caravanière n'aura pas appris cette leçon ce jour là. Elle l'apprendrait bien plus brutalement, un autre jour, loin, si loin, trop loin, d'Aramila. La jeune femme vient poser une main apaisante sur l'avant-bras de la tritonne.

- Fanthret berred demmou.

Le dialecte chantant n'échappera sans doute pas à l'archevêque, quand bien même il n'était parlé couramment que par les villages reculés et les caravanes marchandes qui sillonnaient le pays, l'expression était elle plus populaire. Elle enjoignait à suivre l'exemple du dieu de la tempérance et à garder son sang froid. Un mantra qui sembla fonctionner sur Zhireyi. Jusqu'à ce que l'archevêque n'emploie une nouvelle expression maladroite. La tritonne serre si fort le point que ses phalanges bleues deviennent violettes.

- Fauteurs de trouble, est-ce ainsi que vous appelez ceux qui remettent en question vos décisions ou points de vue ? Depuis quand le débat ne fait-il plus partie de vos priorités ?

Peut-être n'était-ce pas visible pour le jeune archevêque mais Shiranna voyait bien elle, que la tritonne se retenait. Non pas de frapper mais de parler davantage. Sa lèvre inférieure tremblait d'indignation mais que des mots aient voulu ou non suivre, ils finirent broyer dans une toux qu'elle enfermait dans son poing fermé. La demoiselle à ses côtés osa une brève caresse sur le haut de son dos courbé avant de se sentir indésirable, elle n'insista pas, reconnaissant là l'orgueil des guerriers, elle préféra se tourner vers l'homme de foi. Pourquoi tant de défiance et si peu de prudence ? S'il se trouvait face à une fauteuse de trouble, face à une femme capable de lever la main sur lui, que gagnerait-il à ainsi l'acculer ? Seul, il semblait peu probable que l’ecclésiaste puisse avoir le dessus sur l'ancienne soldate. Si elle décidait de l'attaquer, il n'aurait pas le temps de fuir vers l'une des portes et ses cris ne seraient entendus que trop tard.

La caravanière soupire à l'intérieure d'elle-même. Shiranna elle, a le visage affligé des enfants pris dans la dispute de ses ainés. Elle profite de la toux de sa comparse pour prendre la parole, bien que sa voix fluette ait parfois du mal à trouver sa place, elle brille par son calme.

- Puisse Raphalos guider nos mots, monseigneur, nous sommes ici pour parler, puissions-nous le faire sans nous infliger davantage de souffrance. Doucement, ses mains décrivent un arc de cercle, doigts serrés, paumes vers le sol, geste d'harmonie et d'apaisement qu'elle adresse autant à l'archevêque qu'à la guerrière qui reprend son souffle. Puisque nous sommes égaux devant les Douze, que nous partageons l'amour de ces terres et de notre peuple, trouvons un chemin pour nous entendre.

Nous entendre. Nous comprendre, viendrait peut-être, après. Zhireyi se redresse, se laisse le temps de regagner une respiration plus paisible avant de reprendre, plus calmement mais de cette voix sèche teintée de méfiance qui se forgeait autour de ses mots comme un bouclier défiant les accusations de l'homme.

- Savez-vous seulement ce qu'il se passe à Renon depuis que nous avons.. laissés ces terres à l'ennemi ? Avez-vous été voir ? Les trous qu'ils creusent ? Les fumés qui noircissent le ciel ? Ce n'est que le début.. Un jour, il n'y aura plus rien à reconquérir. Ce jour là, on aura vraiment perdu. Vous voyez, Monseigneur, sans être irrespectueux, le mot est appuyé avec plus de défiance que de déférence, ce n'est pas un "plan" pour ma famille que je souhaiterais, mais un plan pour toutes nos familles. Celles de notre peuple. Si "ces petits gens" vous importent encore.

Sa main se tend comme une serre de rapace, agrippe une datte et l'enfourne dans sa bouche. Shiranna abaisse un instant les paupières, vraisemblablement son joli discours n'aura pas tout à fait suffit à apaiser les tensions.
Sam 18 Mai - 15:34
Il mâcha et avala son fruit tout en buvant les paroles de la tritonne. Tantôt il arquait un sourcil, tantôt son regard s’assombrissait, mais il n’exhiba nulle autre émotion qui eut trahi son tempérament face aux accusations de la citoyenne. Sa souffrance était palpable, après tout. Il prit une grande gorgée de thé noire, brûlante à souhait, pour purger son gosier. La sensation de brûlure, sur le bout de la langue, lui permit de remettre ses idées en place. Répondant de prime abord par un silence presque consterné, il dévisagea tantôt Shiranna, tantôt Zhireyi.

« Je ne cautionne pas la manière de s’exprimer de mes collègues mais je ne me cacherai pas sur la manière qu’ils ont de voir le peuple d’Aramila. Pour le reste, je rejoins vos propos, Zhireyi : devant les dieux, nous sommes tous égaux. Pour ce qui est du reste, je ne suis rien pour déterminer s’ils sont dignes, ou non, de leur rang ou de leurs fonctions. Si la religion nous met tous au même niveau, la société est-ce qu’elle est : divisée en classes sociales. Une forme de sagesse, pour certains ; de la prédation pour d’autres. »

Il haussa les épaules et souffla par les narines, penchant la tête pour dévisager davantage la tritonne.

« M'interpeller en public sur une question épineuse qu’est la situation de Renon, c’est me mettre dans une situation délicate à laquelle, en tant qu’archevêque d’Aramila, je me dois d’être préparé. Maintenant, chère amie, mettez temporairement vos griefs de côté et mettez-vous à ma place un instant : supposez que j’eusse clamé, haut et fort, que je ferais tout ce qui est en mon pouvoir pour reconquérir le Renon. J’aurais sans doute attiré quelque assentiment approbateur de la foule, mais j’aurais sans doute attiré quelque attention de ceux qui me portent une dangereuse inimitié. Je ne suis pas un stratège militaire et je connais certainement moins de choses liées à la guerre que votre illustre personne, Zhireyi. Mais je connais les choses du pouvoir, et parfois il est de bon ton de ne pas se faire remarquer par ses ennemis au mauvais moment. »

Il vida son thé noir d’une traite, qu’un domestique s’empressa de débarrasser.

Son regard se tourna alors vers la jeune fille.

« J’apprécie votre présence céans et je la sais indispensable quand je constate mon impuissance à apaiser les maux de notre amie commune. Mais qu’à cela ne tienne : je sais faire montre de patience, mais je ne tolérerai pas davantage d’affront et de cynisme en ces lieux. Je crois deviner que nous avons besoin ici de réfléchir à une solution à un problème, et non de faire pleurer dans les chaumières. Maintenant… »

Il s’interrompit, offrant un sourire affable à ce même employé de maison qui lui ramenait un verre fumant. À nouveau, son regard se planta de celui de la tritonne.

« Je ne débattrai que lorsque vous cesserez de vous adresser à moi comme vous venez de le faire. Pour le reste : non, je ne suis pas allé voir la situation à Renon qui semble catastrophique à l’envi. Et oui, le peuple de Renon m’importe encore, mais pas assez pour que je sacrifie le reste de ma nation. Si je ne respecte pas le statu quo, vous et moi risquons d’être soit enseveli sous les dunes de l’Oubli, soit d’être épistopolitains à la première heure. Vous êtes certainement prête à mourir plutôt que d’être humiliée. Mais si vous foncez tête baissée sans faire cas de votre vie, la défaite sera pire encore. Vous serez oubliée de tous. Pire encore : moquée après votre trépas. Or, parce que nous sommes encore en vie, nous sommes encore là pour pleurer la perte des victimes du Renon. Ils ne sont pas morts pour rien. »

Il sirota sa nouvelle coupe pour s’hydrater le gosier.

« Je n’ai pas le plan immédiat pour vos familles, vous vous en doutez. En revanche, ce que je peux vous proposer, c’est de me rendre sur place, avec vous, pour constater l’horreur. C’est le moins que je puisse faire. Je… »

Il détourna le regard.

« … Je pense que je suis trop resté cloîtré en Aramila depuis cette expédition ratée de Ventdune… »

Soudainement, comme si un courant d’air soufflait par là, les flammes des bougies se cambrèrent à l’unisson avant de se redresser.