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Un tableau sanglant

Un tableau sanglant Brandw10
Dim 4 Juin - 18:29
Evyline poussa un long soupir. Le plus long de sa pourtant très longue existence. Quelque chose venait de s’échapper de sa conscience, de s’envoler pour de bon. Elle ne pouvait pas encore dire si c’était un soulagement ou non. Quoi qu’il en était, son travail avait été accompli.

C’est fait, pensa-t-elle simplement en essuyant délicatement le couteau, qu’elle posa par la suite sur un chiffon. Puis elle se dirigea nonchalamment vers le tourne-disque qui s’était affairé à diffuser tout au long de la besogne la douce mélodie de la Sérénade du Dix-Huitième Automne, disque qui lui avait été offert par l’artiste lui-même, un Opalien particulièrement déprimé mais ô combien talentueux. Elle pressa le bouton principal et décala l’aiguille, faisant cesser la musique. Elle avait besoin de calme.

Elle avait prévu la scène des dizaines et des dizaines de fois, réarrangé sa petite galerie de nombreuses fois, revu chaque détail, il fallait que ce soit parfait. Ce fut parfait. Ou presque. Elle n’avait pas prévu les immenses tâches de sang qui étaient venu salir ses tableaux, son parquet, ses murs, et elle-même. Le cadavre, reposant tranquillement sur la chaise qu’elle avait pris soin de placer au centre de la pièce, comme une œuvre que l’on expose, était rouge. Sa victime avait caché un atout dans sa manche.

Evyline vit son reflet dans un miroir, constata que l’enveloppe physique dont elle s’était lentement habituée était souillée du sang de ce porc. Elle ne s’en inquiéta pas d’avantage pour le moment, se déplaça plutôt vers un pan de mur dont la particularité était de tenir cet étrange invention doté d’un combiné et d’une roue de numéro. Elle composa le code qu’elle avait mémorisé pour cet instant précis, celui d’un bar d’Opale où elle était certaine de trouver ce dont elle avait besoin.

Un bip métallique retentissait à chaque numéro sélectionné.

Elle s’était préparée minutieusement.

Bip.

Elle avait mis en scène les derniers instants de cet homme, jubilatoire pour elle.

Bip.

Elle avait soigneusement endormi ses muscles grâce à ses plantes.

Bip.

Elle n’avait simplement pas prévu que l’homme, scientifique fou du Magistère vandalisant des dizaines de cobayes de leur humanité pour y expérimenter les pires mutations, s’était lui même infligé un traitement similaire. Avant même de pouvoir planter sa lame dans son cœur, synonyme d’une mort propre, rapide, presque généreuse, une partie du sang de l’homme s’était évadé de son corps, prenant vie et forme devant Evyline, s’attaquant à elle.

Bip.

Trop lent. A moitié endormi, sa victime n’avait pu que se lancer dans une tentative désespérée qui n’avait pas pu empêcher la sorcière de terminer le travail. Seulement voilà, ce vieux fou avait souillé toute la scène du crime.

Bip.

A l’autre bout de la ville, proches des bas-quartiers, quelqu’un décrocha le combiné. Elle se félicita de nouveau d’avoir retenu ce numéro, surtout au vu des circonstances.

« Passez-moi Jérémiah, je vous prie. »

Tout se passera bien. Elle contempla son œuvre, toujours immobile au milieu de la pièce, entouré d’une marre de sang. Après tout ces mois à enquêter, fureter, et interroger, Evyline pouvait enfin clore ce chapitre de sa nouvelle vie. Une vieille dette qu’elle s’était entêtée à payer à l’ancienne propriétaire de son corps. Le sang n’était qu’un simple contre-temps. Sa véritable nouvelle vie pouvait commencer. Plus rien ne la rendait coupable maintenant, elle jouirait de son enveloppe corporelle sans avoir cette irritable impression de l’avoir volée, arrachée à une pauvre âme qui ne pouvait se reposer tant que la vengeance ne lui avait pas été offerte sur une plateau. Après réflexion, ce qu’elle avait ressenti plutôt était bel et bien un sacré soulagement.

Elle s’essuya le visage avec délicatesse, jeta ses vêtements imprégnés de sang au sol et se changea en hâte, avant de revenir vers son fidèle tourne-disque. Ce sera une musique plus entraînante, cette fois.
Dim 4 Juin - 22:26
«  Oui ?
- Jérémiah ? C'est Evyline.
- Oh, bonsoir.
- Oui, bonsoir. Hum... J'ai besoin de toi au Magistère.
- Pourquoi ?
- Un accident de laboratoire, il y a du nettoyage à faire.
- Du nettoyage ? Ça a l'air urgent.
- Oui. Il y en a partout.
- J'arrive. Ne touche à rien, et ferme ta porte. »

Jerry prévoyait une soirée sympathique à base de whisky, de hamburgers et de billard dans son tripot préféré, mais le programme a changé : tu comprendras donc aisément pourquoi il fait la gueule. Retournant à son tabouret, il attrape sa veste et en tire son porte-feuille. Momo comprend aussitôt, derrière son comptoir. C'est pas la première fois qu'un appel arrive ici à destination du Jerry. Tout ses collègues savent que le soir, ils ont plus de chance de le trouver ici en train de vider les réserves de whisky, que dans son appartement opulent mais tristement silencieux du centre-ville, à s'emmerder tout seul en matant ses murs blancs.

«  Eh bah, le boulot t'appelle alors ? Tu pars en heures sup' ?
- Ben oui. Je te dois combien ? »

Momo hoche la tête. Ce soir encore, il fait cadeau à Jerry de ses commissions. C'est à se demander comment sa boutique tient encore debout, lui qui offre tout et n'importe quoi à tous les clients dont la tête lui plaît et dont les opinions politiques correspondent aux siennes ? Avouons que Jerry est un très efficace panneau publicitaire. Savoir que c'est ici que vous pourrez trinquer ou taper quelques boules en compagnie du gros Jerry du Magistère, ça vous convainc beaucoup de quarantenaires fétichistes de l'autorité de venir dépenser leurs ronds ici.

«  Je vais dormir sur mes deux oreilles ce soir. Ça sera comme ça que tu me payeras. Fous les bien en l'air, ces vandales.
- Merci Momo. »

Jerry se tourne vers Abdel, son partenaire de billard pour ce soir.

«  Désolé. On reprend demain si tu veux.
- Pas de souci Jerry. On gardera la même mise ?
- Ouais. »

Abdel gagne toujours contre Jerry au billard. Jerry aime le billard, mais il y est nul. Doigts trop gros, mains trop pataudes.

Et alors Jerry sort du bouge, s'élançant dans la nuit estivale. L'air frais vient glisser sur le crâne nu de Jerry, s'infiltre dans ses orbites creuses. Un chatouillement agréable vient titiller ses terminaisons nerveuses mourantes.

******

«  Inspecteur Mortyr, vous êtes en état d'arrestation.
- Quoi ?
- C'est une blague.
- Ah ! J'avais la tête ailleurs. Désolée.
- Pas grave. »

Evyline invite Jérémiah à rentrer dans son laboratoire. Rares sont ceux à connaître ce privilège, car comme beaucoup de grosses têtes du Magistère, elle est une savante secrète et solitaire. Les circonstances l'ont cependant conduite, ce soir, à appeler un vieux pote à la rescousse.

Il ne suffit à Jérémiah que de quelques pas pour apercevoir l'encre rouge, l'encre rouge iconique de la vie et des passions meurtrières. Avec cette encre, on dessine des drames.

Un cadavre joliment apprêté gît au milieu de cet océan rouge. On devine aisément, aux traits pliés et crispés de son visage, que la dernière émotion qu'il a ressenti avant de partir était la terreur.

Jérémiah reste à bonne distance du mort, afin d'éviter de souiller ses chaussures. Il le contemple un moment. Voici un homme qui, de son vivant, était surement bien important. L'inspecteur jurerait avoir déjà aperçu ce visage quelque part dans le Magistère, lorsqu'il venait à s'aventurer dans les étages supérieurs.

Et puis Jérémiah s'interroge.

« C'est quoi ?
- Le corps.
- Je parlais de la musique.
- C'est La Tempête de Valtalis, deuxième couplet.
- C'est très beau, je trouve.
- Et très énergique. »

Elle semble dans un état second, pense Jérémiah. C'est bien normal. Lorsque vous tuez quelqu'un, si c'est votre première fois, et surtout si c'était sous le coup de la passion ; l'adrénaline qui afflue dans votre cerveau vous rend sourd aux appels du réel. Si c'est prémédité de longue date, un meurtre passionnel, longtemps désiré, vous vous retrouvez rapidement noyé sous des torrents de sérotonine.

Jérémiah profite un instant du cadre enchanteur. Si on omet les dégradations dues aux effusions de sang, l'atelier d'Evyline est, admettons-le, magnifique. L'inspecteur parcourt un moment l'endroit, évitant soigneusement de marcher dans du sang et d'aggraver le bazar, et prenant garde à sa taille énorme pour ne rien bousculer. Du sang, il y en a tellement ! Même sur les toiles d'Evyline, ses étranges toiles dont Jérémiah s'est toujours interrogé sur le sens profond. Ses toiles qui trahissent les obsessions dévorantes de cette femme, bariolées de couleurs violentes et de figures fantomatiques, comme bloquées pour l'éternité dans une pièce de théâtre qui ne se finira jamais.

Après avoir réalisé un petit tour et prit le temps de se plonger dans quelques unes de ses peintures, Jérémiah revient vers Evyline, afin d'essayer de rassembler le peu d'esprit qui reste à cette pauvre femme.

« Bien, nous avons la nuit devant nous pour nettoyer ce bazar. Mais pour que je puisse juger du travail qui nous attend, je voudrais que tu me dises qui c'est, et comment il s'est retrouvé là.

Et pourquoi a-t-il saigné autant ? »
Lun 5 Juin - 12:01
« C’est un collègue. Enfin, c’était. Alby Sharp. Département des améliorés. Un cadre. Mais ses passe-temps incluaient les mutations, aussi.
- Je connais pas un seul type au magistère qu’à pas des passions un peu bizarres.
- Je ne parle pas de petites expériences, Jérémiah. Il outrepassait les règlements des départements les plus secrets du Magistère, et des règles, il y en a déjà pas tant que ça. Je te laisse imaginer.
- Si le Magistère avait voulu se débarrasser d’une brebis galeuse, on m’aurait appelé moi. C’est personnel, donc.
- Très.
- Une connaissance parmi ses cobayes?
- J’emploierai plutôt le mot victime. Et oui, on peut dire ça. »

Alliant le geste aux mots, elle déboutonna un bouton de sa chemise neuve pour laisser apparaître quelques veines verdâtres qui parcourait sa gorge, animés par chaque battement d’un cœur qui n’était pas vraiment le sien. Jérémiah n’eût pas l’air très surpris.

« Très personnel, en effet. C’est pour ça que tu m’as appelé, moi?
- Hm-hm.
- Comment il a atterri jusqu’ici?
- De son propre chef. Il venait acheter l’un de mes tableaux. Celui qui est maintenant couvert de sang.
- Ils le sont tous. Des gens l’ont vu?
- A cette heure, non. Entretien privé et secret. Je devais lui acheter un implant en échange. Illégal, l'implant. De la récupération.
- Et le sang?
- Petit imprévu. Il a du expérimenter sur lui-même également. Son sang a jailli pour le protéger. Ça ne vient pas d’un cristal. »

Jerry fit mine de se gratter la tignasse. Sa voix, qui se répercutait contre les parois de son masque, lui donnait un air étrange qui ne déplaisait pas à Evyline. Aussi efficace qu’un automate. Tout le contraire d’elle, en ce moment. La sorcière n’avait pas prévu le contrecoup de ce meurtre de sang froid. Elle avait envie de disparaître dans les murs, de se reposer un moment dans les tréfonds du monde en attendant que le bon Jerry s’occupe de la basse besogne. Mais ce n’était définitivement pas son genre. Se mêler à cette histoire était déjà un sacré service qu’il lui rendait.

« En tout cas, fit-il en enfilant des gants, ça ferait un bon repas pour tes...
- L’idée m’a effleurée l’esprit. Mais je ne suis pas sûr que le sang de ce porc soit très bon pour moi. J’ai quand même prélevé suffisamment pour analyse.
- La matière première manque pas. »

C’était un bon copain, dans le fond, le Jerry. Il savait beaucoup sur Evyline alors qu’il ne posait pas beaucoup de question sur elle. Ce qui se cachait derrière son masque, et qui provoquait la peur chez beaucoup de monde, avait plutôt tendance à rassurer la sorcière. Elle et lui était proches sur certains points.

« Se débarrasser du sang sera long et chiant, mais certainement pas le plus compliqué. Le problème, c’est le transport. Tu avais tout prémédité, sauf ça?
- T’appeler faisait parti du plan.
- Je vois.
- Je paye toujours mes dettes, Jerry. »

C’était un homme d’action, on l’appelait, on remplissait un formulaire pour les besognes officielles, il s’occupait de la mission ainsi confiée, et tout s’arrêtait là. Elle n’était pas certaine que ce soit le genre d’homme à demander un service. Ni même à en avoir besoin. Il donnait cette impression que la vie se mettait en pause pour lui, entre chaque affectation. Il passait du temps dans son bar, à boire et causer, en attendant la suite.

« Tu as des passions, Jerry? »

Il la fixa du regard un instant, à travers les trous de son masque en ferraille, puis décala avec délicatesse quelques meubles qui obstruait le passage alternatif qu’il s’était dessiné mentalement pour éviter le sang.

« Aide moi plutôt avec ça. Tu as d’autres chaussures?
- Hm-hm.
- Super. Tu détruiras celles-là. Détruire, pas jeter.
- Compris.
- Frayons nous un passage, éponge ce que tu peux. Avoir fait ça en plein cœur du magistère était dangereux. Mais t’es chanceuse. Premio, ton atelier est isolé, et deuxio, les gens d’ici adorent se débarrasser des expériences ratées. Ça grouille de broyeurs et de circuits d’évacuation.
- C'est loin d'être ta première fois, hein.
- Je te l'ai dit, les gens se débarrassent souvent de leurs expériences ratées. »
Jeu 8 Juin - 22:13
Jérémiah ouvre un placard de la maintenance. Une pile de sacs de sable absorbant spécial Myste se présente à lui, parés de cette odeur très caractéristique de soufre qui transforme tes poumons en raisins secs.

« Bien » murmure-t-il, en attrapant cinq sacs de quinze kilos et en les posant sur ses épaules. Ayant un doute sur la quantité, il en récupère un sixième au cas où.

Ensuite, il retourne à l'atelier d'Evyline, sans se presser. Il a construit dans sa tête, étape par étape, comment allait se passer la nuit. Le plan est déjà rodé, la routine solide. Note que Jérémiah n'aime pas faire disparaître des corps. Ce n'est pas parce qu'il y est habitué qu'il aime faire ça. C'est une partie pénible du boulot, qui le fait se sentir comme un vulgaire homme de ménage, alors que son contrat de travail précise bien qu'il est un technicien qualifié et intervenant assermenté.

Note que Jérémiah n'a rien contre les hommes de ménage, il trouve le métier respectable. C'est juste que lui, il n'est pas un putain d'homme de ménage, quoi.

« Voilà, annonce Jérémiah tandis qu'il s'avance, lourdement chargé dans l'atelier. Voilà le sable.
- Ça marche sur le sang, ça ?
- C'est prévu pour absorber du Myste, le sang c'est plus lent mais on a le temps. Pour assurer tes arrières, tu déclareras un accident de laboratoire demain. Une canalisation qui a pété, une machine qui a pissé partout dans la nuit... un truc pas trop grave. C'est pour justifier la baisse de stocks de sacs de sable, ces trucs sont hors de prix et ils en contrôlent les sorties. Ils sont habitués à ce que des petits malins essayent d'en piquer pour éponger du sang, alors il faut faire ça dans les règles.
- Ça fouette. J'ai la nausée.
- Mieux vaut une odeur de soufre qu'une de viande morte. »

Jérémiah réalise péniblement une sorte de sourire moqueur : on entend sa mâchoire craquer d'une manière à la fois douce et dérangeante.

« J'allais dire que tu allais devoir bosser dans une sale odeur pour les deux ou trois prochaines semaines. J'oubliais que les sales odeurs, c'est un peu ton truc »

Une référence amusante au fait qu'Evyline a tendance à vomir très souvent, des substances qui enverraient n'importe qui de normal à l'hôpital dare-dare. Cependant, le normal du Magistère est bien différent du normal du monde extérieur. De toutes les anomalies dont Jérémiah a pu être témoin ici et durant ses boulots, le système digestif récalcitrant d'Evyline est loin d'être la plus étonnante.

« Et tu devrais détruire tes tableaux souillés aussi.
- Quoi ? Ah, non ! Hors de question ! »

Jérémiah admet que les oeuvres surréalistes d'Evyline sont perturbantes et titillent des régions intéressantes du cerveau. Mais il faut savoir distancer les choses de l'Art et les choses du Réel ; quand le Réel gagne, il n'y a plus d'Art qui tienne.

« Ils sont beaucoup trop importants. Je les cacherai derrière, dans la réserve, mais je ne les détruirai pas.
- Si quelqu'un les trouve et te demande pourquoi ils puent le sang, tu répondras quoi ?
- Je dirai que c'est mon sang.
- Et puis ça les a gâchées, de se faire barbouiller de sang.
- Pas tant que ça.
- Tu veux pas essayer de commencer une nouvelle série ? J'ai l'impression que tu peins toujours la même chose depuis que je te connais. »

Les artistes sont souvent comme ça, prisonniers de leur univers. Mais l'univers d'Evyline est très étroit, se résumant à un bureau et une machine à écrire : on en fait vite le tour.

Jérémiah soulève délicatement le corps, à bout de bras, comme s'il était aussi léger qu'une serpillère. Constatant qu'il ne semble plus saigner lorsqu'on le manipule, car il a déjà été pressé comme un citron, il le décale sur le côté. Avant de s'occuper de lui, il faut gérer tout de suite toute cette encre rouge qui aura tôt fait de s'incruster dans le plancher et les murs. Imagine si quelqu'un toque à la porte, là, tout de suite. Tu lui ouvres et qu'est-ce qu'il voit en premier ? Une marée rouge, débordante, Evyline toute penaude. Ça serait la gaffe.

Alors après avoir déplacé ce sacré salopard d'Alby, qui n'a en fin de compte reçu que ce qu'il méritait (mais alors Jeremiah, que mériterait-il, lui ? que devrait-il saigner pour racheter tout le malheur qu'il a semé dans son sillage ?), après avoir déplacé ce salopard d'Alby, Jérémiah attrape calmement un sac et invite Evyline à faire de même, puis commence à verser le sable sur le sang.  

« J'espère au moins que ça valait tout ce travail. Tu es soulagée ? »
Mar 1 Aoû - 17:51
« Je le serai encore plus demain matin, quand ça sera derrière moi. »

Rapidement, le sable recouvra une bonne partie des surfaces souillées par le sang. Evyline n’aimait guère l’odeur qui embaumait à présent son laboratoire. Rien de bien méchant, pourtant. Au Magistère, votre odorat était salement mis à l’épreuve, peu importe l’endroit dans lequel vous vous trouvez. Mais l’odeur qui se dégageait maintenant de la pièce n’était pas entièrement inconnu de la sorcière.

« C’est marrant, commenta-t-elle. Ça sentait la même chose, quand j’ai visité sa prison ignoble.
- Si je devais m’y risquer, je dirai que c’est presque poétique, » répondit simplement Jeremiah en continuant sa basse besogne.

Evyline acquiesça, puis reporta son regard sur ses tableaux, souillés.

« Je l’ai peint, sur certaines toiles.
- Hm?
- Le sac de viande.
- Ah.
- Je vais considérer que le sang sur le tableau 278 est simplement la couche de peinture finale qui lui manquait. Tu en penses quoi?
- Pas grand chose, en fait.
- Tu as raison, tu sais, je devrais les détruire. Mais si je n’ai plus mes tableaux, et que j’oublie ces images, je m’en voudrais terriblement.
- Je ne vais pas te forcer à les brûler, je te le conseille simplement fortement. »

Ils s’en arrêtèrent là pour le moment. Pour plusieurs raisons. Tout d’abord, le sable étant disséminé où nécessaire, il allait maintenant falloir passer à l’étape la moins attirante, mais la plus vitale. Jérémiah se frotta les mains avant l’effort; il fallait maintenant se débarrasser du cadavre. Evyline entendit les craquements caractéristiques que son visage faisait lorsqu’il se tordait en une expression bien précise. Ici, la réflexion.

La sorcière se doutait pourtant que tout était déjà clair pour Jerry, et ce dès son entrée dans l’atelier. Il était comme ça, efficace.

« Tu réfléchis à la meilleure façon de m’annoncer ce qu’on doit faire, Jerry?
- Eh bien, le plus simple serait de le couper en morceau plus petit. »

La seconde raison qui les poussa à stopper leur petite discussion vint sous la forme de plusieurs coup, frappés à un rythme effréné, sur la porte de l’atelier d’Evyline, dont le sol était couvert de sable à myste, et dont l’un des trois occupants actuels n’était plus qu’un pauvre cadavre pâle. La sorcière jeta à Jérémiah un regard moitié apeuré, moitié ennuyé. Un étrange mélangeant qui se traduisait par « Manquait plus que ça, quelle nuit les amis... » et « Putain, putain, putain ! ». Jérémiah lui indiqua simplement, par des gestes, d’attendre pour le moment. Le silence qui venait de s’abattre sur l’atelier vola en éclat lorsque plusieurs autres coups retentirent sur la porte, et qu’une voix criarde s’éleva depuis le couloir de l’autre côté.

« Evy, bon sang, ouvre ! C’est important, je dois vite te parler ! »

La sorcière leva les yeux vers le plafond. Elle reconnaissait cette voix criarde et niaise. C’était l’un des chercheurs. Chercheur était un grand mot pour le décrire, en fait. Il s’agissait surtout d’une âme un peu agitée maladivement curieuse. Il ne représentait aucun danger, à part une paire d’yeux potentiellement très, très gênante. Jerry se décala lentement sur le côté, maîtrisant ses mouvements, devenant une ombre parmi les ombres, puis conseilla à Evyline, toujours par les gestes et le regard, d’entrouvrir pour s’en débarrasser le plus rapidement possible. Ce qu’elle fit.

« Bonsoir Garry, je suis un peu occupée, l-
- Aaah enfin ! Evy ! C’est urgent. J’ai eu peur de pas te trouver ! J’ai grimpé jusqu’à la fenêtre de ton appartement, mais tu n’avais pas l’air d’y être. Alors je suis revenu voir. Snif. Ça pue le sable absorbant, ici.
- Petit incident technique, les batteries à Myste expérimentales, tu sais ce que c’est.
- Et tu ne portes pas ton masque?! Ça libère des sacrées trucs, ces machins, tu sais bien.
- Tu as raison, je suis idiote. Mais le plus dangereux est derrière-moi. Tu peux revenir un peu plus tard? On prend le petit déjeuner demain, si tu veux. Je dois vite m’occuper de tout avant que mon atelier devienne une zone à éviter.
- Bof, expérimentales ou pas, une batterie portative devrait pas causer trop de problème, l’étage est prévu pour. Ma raison est prioritaire ! J’ai mis à jour mon modèle cosmologique, figure toi ! »

Evyline feignit l’étonnement, en profita pour s’extraire un peu plus de l’atelier, cachant la vue de Garry sans paraître trop suspecte. Elle appréciait Garry. C’était toujours rafraîchissant de discuter avec lui, un peu comme discuter avec un enfant débordant d’imagination. Garry débordait d’imagination, mais était bien loin d’être dénué d’intelligence. Mais ce qu’elle préférait par dessus tout chez lui, c’était sa différence avec la majeur partie des autres membres du magistère; il n’avait pas de balais dans le cul.

« Eh oui ! J’ai repensé à mon problème géométrique.
- Vraiment?
- Il nous est impossible d’observer d’autres astres plus éloignés pour l’instant, comme tu sais ! Mais d’après les données actuelles, notre astre n’a tout simplement aucun sens.
- Tu t’en aperçois seulement maintenant? Pas grand chose n’a de sens, ici-bas.
- Oh détrompe-toi ! Le chaos n’est qu’une apparence, il y a toujours un logique derrière. Tous ne la voient pas encore, c’est tout.
- Toi, si?
- Non. Pour en revenir à ma théorie, c’est la Lune, qui me pose problème. Elle me paraît avoir beaucoup plus de sens, en fait. C’est une belle forme qu’elle a, parfaite d’un point de vue du cosmos ! Y’a aucune force suffisamment puissante dans notre minuscule univers observable pour avoir donné une telle forme à notre maison.
- Et pourtant. Tu ne veux vraiment pas parler de ça demain, plutôt?
- Non. En fait, j’ai demandé des fonds supplémentaires au magistère. Quelques millions d’Astras. Ou milliards, j’ai oublié. Enfin bref, de quoi construire le plus grand observatoire du monde. J’ai pensé à un système de grosse loupe, avec un temps d’observation très long, pour que la lumière, tu vois, eh bien... Je commence à fatiguer, Evy.
- Il se fait tard, Garry, fit la sorcière d’une voix sombre.
- Tu as raison, je ferai mieux de me dépêcher de te montrer mon nouveau modèle. Tu vois, je me demande si l’on ne vit pas sur une singularité, Evy. Et... Hmpf. Qu’est-ce que je disais? Ah oui ! Ma théorie, c’est que la vie ne peut s’épanouir que sur un astre en forme de donut. Ce qui expliquerait en partie pourquoi les miens sont toujours plein de fourmis.
- D’accord Garry, je garderai ça en tête. Maintena-
- Le plus simple, c’est que je te montre. Tu as un tableau blanc? J’imagine que oui. »

Garry bouscula Evyline et ouvrit la porte en grand, dévoilant un panorama tout à fait atypique qu’il ne put apprécier, tombant trop rapidement sur le tapis de sol, tête la première, une expression satisfaite sur le visage. La sorcière soupira, referma rapidement sa porte derrière-lui, et vérifia qu’il était bien endormi.

« Un corps, c’était déjà largement suffisant, commenta Jerry d’un ton sérieux.
- Désolée. Quand il s’accroche à quelque chose... J’ai secrété ce que j’avais de plus puissant en stock, mais les effets somnifères marchent lentement sur un esprit aussi agité, il semblerait. Mes excuses, sincèrement. Je ne pensais pas t’apporter encore plus de soucis. Tu ne dors donc jamais, Garry?» fit-elle en tapotant gentiment le crâne de son collègue profondément dans les vapes.
Mar 1 Aoû - 20:48
« Garry est un bon élément pour le Magistère. Créatif et malin. Ça aurait été tragique qu'il soit témoin de tout ça »

Explique Jérémiah tout en piquant un masque à gaz dans une armoire.

« Garry a eu raison de te faire cette remarque, à propos du masque. Quand il est rentré dans ton atelier, les vapeurs l'ont assommé directement. Toi-même tu as eu un violent tournis. Alors tu lui as enfilé ce masque, et tu l'as amené en urgence dans la salle de pause pour qu'il se sente mieux. Vous l'avez échappée belle. Tu t'excuses platement auprès de lui, c'était stupide de prendre une telle situation à la légère. Maintenant, ton atelier est zone sinistrée. Plus personne n'y rentre tant que le sable n'a pas fait son office. »

Le colosse se met à genoux, au-dessus de Garry. Délicatement, il lui enfile un masque à gaz. Il le place en position latérale de sécurité afin de lui faciliter sa respiration, puis se relève. Evyline semble épatée par la capacité de Jérémiah à inventer des histoires :

« Tu manipules la vérité d'un claquement de doigt, c'est impressionnant. Tu dois faire ça souvent.
- Les seules vérités qui comptent sont celles qui arrangent le Magistère et mes amis.
- C'est inspirant, ce que tu dis. Prendre le sentiment de loyauté, l'exacerber jusqu'à le sortir du cadre moral, imperméable à la vérité. Un sentiment à la fois magnifique et perverti.
- Oh. Je pensais que tu trouverais mon affirmation idiote. Associer subjectivité et vérité, déformer le réel, je pensais que ce serait une hérésie, de ton point de vue de chercheur. C'est de l'antiscience.
- Tuer quelqu'un dans mon labo était aussi une forme d'antiscience.
- Effectivement. Vaste débat »

Ce n'est pas parce que Jérémiah discute qu'il perd son temps. Pendant son débat entre amis sur la nature de la vérité, il s'est rapproché d'Alby pour préparer la suite, ce moment-clé où l'on parle gore, mutilations et sacs poubelles. Malgré l'aspect odieux et répugnant de l'opération, n'oublions pas que pour Jerry, ça ne reste qu'un Mardi soir.

Avant de grimper dans l'atelier d'Evy, Jérémiah avait prévu le coup : il était passé par son bureau pour attraper un ustensile polyvalent. Fouille dans sa veste, d'où il extirpe une grande machette pliable, un outil discret et pratique pour résoudre une multitude de situations professionnelles. C'est aussi utile pour le jardinage.

Jérémiah dessine quelques plaies à la machette sur le corps d'Alby, là où se situent les artères, là où le sang devrait gicler. Sauf que rien ne gicle. Ce cadavre est définitivement vide. C'est comme s'il avait été momifié il y a plusieurs siècles et livré là, ratatiné qu'il est sur le parquet d'Evyline. C'est presque à en oublier qu'il n'est mort que depuis deux heures au plus.

Un phénomène qui arrache tout de même à Jerry un "Hmm" de surprise.

« Il est exsangue. Il s'est vidé jusqu'à la dernière goutte avant de mourir. C'est original.
- Personne ne l'autopsiera pour comprendre ce qui s'est passé. C'est dommage, dans un sens.
Hum... Est-ce que tu as besoin de moi pour... la suite ?
- Le démembrement, je fais. Le transport, tu feras. Si on me voit me promener la nuit près de l'incinérateur avec des sacs poubelles, ça va jaser. Toi, on ne te soupçonnera pas. En plus, tu as eu un accident de Myste, donc tout est contaminé et bon à jeter.
- Compris.
- Remplis quelques sacs poubelles de déchets et de n'importe quoi. Ils te serviront de leurre si par hasard, un curieux essayait d'inspecter tes sacs. Peu probable, mais on sait jamais. »

Le démembrement va être très propre, presque tout public. Ben oui, il n'y a plus de sang. Donc c'est comme si on démontait une poupée.

Et tchac.

Evyline s'empare d'une dizaine de sacs poubelles. Elle ne sait pas exactement en combien de fragments va finir Alby, mais elle estime à vue d'oeil qu'il devrait tenir en trois ou quatre sacs. Il était corpulent. Elle en pose à côté de Jerry.

Et tchac.

Evyline ramasse de la merdaille aléatoire, ici et là dans son atelier. Du papier, des pièces brisées, de la quincaillerie, des tubes de peinture vide. Ça fera un bon sac, assez lourd.

Et tchac.

Evyline remplit généreusement un deuxième sac. Par chance, elle ne fait que rarement le ménage dans son atelier, alors elle ne manque pas de matière à jeter pour fabriquer ses leurres.

Et tchac.

C'est drôle, pense Jérémiah. C'est drôle, à l'intérieur, la chair d'Alby est noire. Noire, comme le ciel cette nuit. Comme si cet homme avait un intérieur entièrement pourri -littéralement-.

Et tchac.

Le gros Jerry commence à remplir les sacs avec Alby. Le torse un sac, la tête un sac. Les membres un sac. Trois sacs au total. Ça pèse un sacré poids, ce qui signifie plusieurs voyages pour Evy : multiplication des risques. Jerry ressort la tête du sac.

Et tchac.

Là, il met la moitié avec le torse, la moitié avec les membres. On passe à deux sacs pour Alby. Toujours lourd mais maintenant c'est moins encombrant, donc un seul voyage. Evyline n'aura qu'à galérer qu'une seule fois, puis ce sera fini.

C'est drôle, pense Jérémiah. Le cerveau d'Alby a une couleur normale, mais rempli d'ignobles tumeurs. Décidément, cet homme reste plein de surprises, même au-delà de la mort.

« Le Magistère m'enverra peut-être moi pour chercher Alby, quand il aura été signalé disparu. S'ils le font, je leur dirai la vérité.
- Ah ?
- Que je ne l'ai pas retrouvé du tout. Ce sera la vérité, car d'ici-là il ne sera que quelques cendres dans le dépotoir du Magistère. Introuvable.
- Oh, je vois. Cette vérité.
- Va à l'incinérateur, jette tout ces sacs poubelles. Maintiens-les bien fermés, c'est IMPORTANT. C'est lourd alors prends ton temps, te casse pas le dos, joue la sécurité. Je te conseille de passer par les couloirs de l'administration, c'est un trajet plus long mais ça te permet de limiter au strict minimum le risque de faire une rencontre.
- D'accord... Quoi d'autre ?
- A cette heure-ci, c'est Trevor qui s'occupe des manoeuvres de l'incinérateur. Il t'embêtera pas, aucun risque avec lui. Il jettera tes sacs au feu en se plaignant qu'ils sont lourds et qu'il est trop vieux pour ces conneries, puis retournera bouffer ses amandes.

Bonsoir, comment ça va, ben j'ai eu un accident de batteries, j'ai quatre sacs, oui merci, au revoir. C'est tout ce que t'auras à dire.

VÉRIFIE que tes sacs soient bien fermés avant de les donner à Trevor. J'insiste, c'est vraiment capital. C'est VRAIMENT le conseil le plus important de tous.

Voilà. Tu te sens prête ? »

Elle prend quelques secondes pour réfléchir, mais l'état de choc reste loin derrière elle. Si elle a réussi à gérer Garry, elle devrait gérer cette dernière étape sans couille majeure.

« Oui, ça ira. J'aurais aimé récupérer les cendres d'Alby, pour les disperser moi-même dans mes chiottes, avec une petite prière »

Tout semble bien s'enchaîner non ? Mais Jérémiah reste aux aguets. L'imprévu peut frapper à tout instant.

« Pendant ce temps, je vais aller coucher Garry sur le sofa dans la salle de pause. On se retrouve ici quand t'as fini. »
Mer 2 Aoû - 15:38
Elle lâcha un long et profond soupir en sortant de son atelier, chargée de ses sacs emplis de mort. Son atelier lui apportait une certaine sérénité et une assurance que les couloirs froids du reste du Magistère ne lui offraient pas. Dehors, elle n’était plus en sécurité. Plus d’excuses, si on la trouvait là avec un corps démembré dans ses sacs poubelles, plus de Jérémiah non plus pour la sortir d’une situation impossible qui ne serait pour lui qu’une coquille dans une soirée parfaitement banale.

Mais il était tard. Opale ne dormait jamais vraiment mais même les chercheurs fous du Magistère appréciaient le sommeil de temps en temps. Absolument rien ni personne ne vint troubler Evyline lors de sa traversée de l’aile administrative. Rien ne l’empêcha de pousser la porte menant à l’étrange petit sas bétonné et sombre, antichambre séparant l’incinérateur du reste. C’était une pièce banale, mais la propension qu’avait les employés à brûler tout un tas de choses potentiellement dangereuse avait fait naître la nécessité d’apporter plusieurs couches de sécurité à cet endroit.

Éloigné de tout et de tout le monde, Trevor était quelqu’un d’assurément solitaire, comblant ses maigres besoins sociaux en discutant à la volée avec les chercheurs venu se débarrasser de quelconque matériel encombrant. De maigre fils de cheveux gris parcouraient son crâne pour descendre jusqu’à ses épaules. Ses petits yeux abîmés par la vieillesse se levèrent pour se poser sur Evyline, qui venait d’entrer chargée comme une mule.

« Eh ben, du boulot !
- Bonsoir, désolée de venir perturber ta sérénité.
- Faut bien qu’je gagne ma pitance.
- Plutôt calme, ce soir?
- Ah ça, pour sûr ! »

La sorcière s’approche, indiqua la fenêtre d’acier de l’incinérateur d’un signe de tête, puis vérifia à nouveau que ses sacs étaient bien fermés. Trevor soupira puis leva ses vieux os, qu’il traîna jusqu’aux sacs. Il les pesa non sans mal, lâcha un faible grognement, puis les traîna jusqu’à l’incinérateur. Il pressa un large bouton qui fit lever en un rien de temps le lourd rideau d’acier. Et puis il donna un coup de pied à l’un des sacs. Evyline fut parcourue d’un léger frisson.

« J’me fais vieux, vous savez. Vous autres hein, pas de soucis, Trevor va s’en occuper, pas de problème, Trevor va tout faire. J’vous en foutrait, moi, du Trevor... »

Un premier sac fut jeter dans l’incinérateur que la femme savait infernal. Le sac chuta un moment pour atterrir au milieu de cendres qui seraient évacuées au plus tôt le lendemain. Puis un gigantesque feu, alimenté par la toute puissance du Myste, viendrait faire fondre à tout jamais les restes d’Alby. Trevor souleva le deuxième sac, et Evyline fut à nouveau parcourue d’un frisson, plus grand cette fois. Du sac tombaient à intervalles régulières des gouttes que la sorcière n’identifia pas tout de suite, mais qui étaient teintées d’un rouge qui aurait pu, pour quelqu’un comme Trevor, être pris pour du sang.

Evyline savait pertinemment que c’était impossible. Elle ne savait que trop bien que tout le sang de ce salopard s’était déversé dans son atelier. Trevor n’en avait aucune idée.

Qu’est-ce que ça pouvait bien être? Des résidus d’anciennes expériences, de la rouille, de la peinture. De la peinture? Le coup de pied avait du suffire à abîmer le sac qui aurait du être imperméable, à secouer suffisamment le bric à brac qu’avait fourré Evyline dedans. Trevor jetterait un coup d’œil en bas, se rendrait compte de ce qu’il coule, et une petite fleur de suspicion viendrait germer dans son esprit, inoffensive pour ce soir, mais lorsque la disparition d’un haut placé du Magistère parviendrait à ses oreilles, et qu’on viendrait lui poser quelques questions, par Jérémiah lui-même peut-être, parce qu’il faudra bien qu’il fasse son travail comme il l’aurait fait habituellement, alors Trevor se souviendrait du liquide rougeâtre et de cette délicate fleur et tout sera foutu pour Evyline.

Mais elle ne pouvait décemment pas endormir tout les employés de l’endroit, aussi préféra-t-elle se ruer vers l’incinérateur et aider d’un mouvement de bras brusque le vieux Trevor a passer le deuxième sac par dessus bord, puis vomit tout naturellement le contenu de son estomac, qui se déversa sur le sol. Sa moyenne étant de deux à trois vomissement par jour, Evyline s’y était habituée et avait appris avec le temps à s’y forcer,  pour mettre fins aux affreux maux qui l’affligeaient parfois.

« Eh ben putain !
- Oh, mes excuses les plus sincères, Trevor, je... C’est cet endroit, les cendres et la chaleur, ça me... Désolée, vraiment.
- Y’a pas d’mal, je v-
- Non non, assieds-toi, je vais nettoyer tout ça, ne t’embête pas plus. »

Agréablement surpris de l’amabilité de la chercheuse, Trevor acquiesça, referma le volet de l’incinérateur avant d’activer les flammes, et comme l’avait très justement prévu Jérémiah, retourna s’asseoir grignoter son paquet d’amandes, tandis qu’Evyline s’efforça de nettoyer le restant de son dîner , effaçant ainsi soigneusement toutes traces qui auraient pu traîner sur le sol.

Quelle idiote, pensa-t-elle. Au moins Jérémiah lui, n'avait sûrement pas rencontré le moindre soucis.
Jeu 3 Aoû - 19:24
Garry repose sur le sofa de la salle de pause, couché sur le côté, toujours avec son masque à gaz. Il est mignon quand il dort, et Jerry a noté qu'il lui arrive de marmonner le nom d'Evyline dans son sommeil, ce qui est signe d'attraction romantique refoulée selon certaines théories psychanalytiques récentes. Cependant ce n'est pas un détail exploitable dans le contexte présent.

Jerry a aussi sorti et déployé une trousse de premiers soins sur un tabouret adjacent, pour mimer la situation d'urgence médicale. Evyline finira sa nuit ici, à attendre le réveil de Garry. Quand elle reviendra, Jérémiah lui parlera du docteur Korku, à qui on peut faire cracher n'importe quel diagnostic pour peu qu'on ait quelques billets de côté. Il leur annoncera qu'ils ont été intoxiqués au myste, tout les deux, leur prescrira quelques stabilisateurs entropiques, et voili voilou. C'est chiant de devoir mêler Korku à ça, mais puisque Garry y est aussi mêlé et qu'il faudra le convaincre qu'il a été mysté, c'est une solution sûre pour assurer nos arrières.

Posé à l'entrée de la salle de pause, Jerry prend quelques secondes pour faire un point avec lui-même.

Maintenant que les problèmes les plus immédiats avaient été gérés, il fallait songer à la suite. Au vu de son statut, il n'y a que quelques jours devant Evy avant qu'Alby ne soit déclaré disparu. S'ils donnent l'affaire à Jerry, elle n'a rien à craindre, mais si c'est quelqu'un d'autre qui l'obtient ? Jérémiah n'est pas le seul agent compétent de cette institution, loin de là. Il sait que certains de ses collègues pourront se rapprocher dangereusement de la vérité, si on laisse le hasard décider de la suite.

Il ne faut pas qu'on puisse déterminer qu'Evyline est la dernière personne à avoir vu Alby en vie. Faut au moins que je passe dans le bureau d'Alby, pense Jérémiah, un tour rapide pour m'assurer qu'il a rien laissé derrière lui qui le relierait à Evy. A cette heure-ci, ça doit être jouable, j'ai juste besoin de dix minutes.

A part Garry, tout s'est bien passé. Quand vous savez ce que vous faites et que vous prenez le temps de faire les choses bien, quand vous contrôlez un maximum des paramètres de votre environnement, buter quelqu'un et cacher son corps est totalement trivial.

Heureusement que ces compétences restent rares sinon ça deviendrait vite n'importe quoi.

« Evy ? »

Jérémiah se décale puis se plaque contre le mur, à l'entrée de la salle. Pourquoi s'est-il déjà réveillé ? Evyline a dit qu'elle avait sécrété le plus fort qu'elle a en stock.

« Oh, ma tête... Evy ? C'est toi Evy ? »

Manifestement, il est suffisamment réveillé pour se lever et faire quelques pas titubants. Il risque de retourner à l'atelier d'Evyline. Comme son amie sorcière, Jerry est aussi capable d'endormir des gens en utilisant sa propre "magie". Ses méthodes sont  cependant moins propres et laissent des traumatismes crâniens.

Jérémiah entend Garry se viander par terre en gémissant. Le pauvre est parti pour passer une sale nuit, on dirait. Il doit être perché dans un état très troublant, pense Jérémiah, une soupe de somnambulisme et de crise de panique. A fortes doses, les substances d'Evy provoquent de sérieux déliriums, alors qui sait ce qui se passe dans sa petite tête actuellement ?

Manifestement il est pas en état de se traîner jusqu'à l'atelier d'Evy, mais faut vite qu'elle revienne pour le prendre en charge. Parce que si un quatrième larron couche-tard venait tout de suite se mêler à nos histoires, on se taperait un effet boule de neige qui rendrait toutes ces bêtises incontrôlables.

« Evy... »

Pas encore rendormi. Jérémiah n'a jamais vu un cerveau aussi résistant à une dose aussi éléphantesque de substances somnifères. C'est ça, l'ennui, au Magistère quasiment personne n'est neurotypique. La plupart des drogues sont sous-optimales quand on les applique à ces cerveaux déglingués de l'Institut.

« Au secours ! Au... secours ! »

Sa voix faiblarde ne porte pas loin, d'autant qu'elle est en plus étouffée par le masque à gaz. Mais tout de même. Il n'est pas décidé à se rendormir, il se traîne par terre en direction de l'entrée, et donc de Jerry. Il va s'amuser à ramper dans les couloirs en criant au secours à qui veut l'entendre, surement essayer de retourner à l'atelier sinistré, et pas d'Evyline à l'horizon pour le canaliser.

Rendors-toi, pense Jérémiah. Rendors-toi, Garry. Tu as assez de somnifère dans le sang pour nous laisser tranquille toute la nuit. C'est un métabolisme hors normes que tu as là, et ça ne m'arrange pas du tout. Rendors-toi, s'il te plaît, pense Jérémiah.

« AU SECOURS ! »

Il a enlevé son masque. Il donne tout ce qu'il a, ce nigaud.

« A L'AIDE ! J'AI LE TOURNIS ! AU SECOURS ! »

Ça y est, on l'a, notre imprévu.

« EVY ! Oh, ma tête... A L'AIDE ! ... je suis tout patraque, oh la la... Oh. Jerry... Jerry, c'est toi ?
- Garry, tu es blessé ?
- Non. J'ai... très sommeil... je crois. Mais Evy... Evy est en danger, Jerry.
- Pourquoi ?
- Le... myste ? Un accident je crois... Mais y a pas que ça... »

Le géant laisse Garry exprimer son inquiétude, tandis qu'il le soulève calmement puis le replace sur le sofa. Garry est là, avachi devant Jérémiah : livide, yeux entrouverts, spasmes. L'inspecteur n'est pas toubib, mais il sait reconnaître des symptômes d'empoisonnement. Beaucoup de ses collègues aussi sauraient le faire. Et ça, ça sent pas bon.

« Elle sentait le sang quand je suis arrivé. »

Elle sentait le sang, dit-il. Jérémiah écoute attentivement ce que Garry a à lui dire.

« Elle avait l'air... stressée... alors qu'elle stresse jamais. Comme si...
- Du myste qui déraille ferait stresser n'importe qui, même elle.
- Elle sentait... le sang. Pourquoi elle sentait... le sang... Jerry ? »

Jérémiah continue de feindre la surprise. Le cerveau de Garry est remarquable dans sa capacité à relier des points. Souvent, les liens qu'il trouve entre les choses n'ont aucun sens. Parfois, les liens qu'il trouve deviennent dangereux.

« Je sais pas, Garry. Repose toi ici. Je vais voir si je peux te trouver Evyline.
- Elle est... en danger ?
- Je sais pas. Ne t'inquiètes pas, je vais t'aider.
- Evy en danger... Quelle... Oh... Elle travaille pas... si tard d'habitude, tu sais... »

Garry est bien le dernier, à cet étage, à être capable de soupçonner Jérémiah d'avoir des compétences en nettoyage. Pour lui, Jérémiah c'est juste le gros gars qu'on envoie en vadrouille dehors quand un collègue perd un truc et/ou a besoin qu'on lui ramène un gadget magique important, tu vois ? Pour lui Jerry est un coursier.

Le fait qu'il l'ait aperçu au milieu de cet état de somnolence hystérique dans lequel il semble être, ça n'est pas gênant. Jerry ne restera qu'une ombre, une hallucination, ou un cauchemar enfiévré, comme il l'est dans l'esprit de beaucoup de gens.

Au plus Jerry perd son temps ici, au plus il risque de devenir davantage qu'une hallucination fabriquée par sa petite tête, au plus il risque de devenir une vraie présence à son chevet cette nuit. C'est problématique.

Evyline a intérêt à avoir terminé son boulot.
Ven 10 Nov - 14:30
D’abord un premier clignotement, lorsque l’horloge intégrée sonne l’heure fatidique. Vint ensuite un second signal, c’est le sursaut de la batterie à Myste qui s’active et déverse ses réserves dans les circuits. Puis la lumière de l’unité centrale cesse de clignoter et brille en continu, d’une intensité toute relative; les modules sont lancés.

Nono le petit automate s’éveille, ses boulons se dé-serrent d’un cran pour le laisser libre de ses mouvements. Nono possède un programme très simple, contenu dans un fragment de cristal à peine plus grand qu’un pouce. Il sort de son socle, retombe sur le sol dans un léger bruit métallique, et ses deux jambes d’aciers s’activent alors, le menant dans le grand couloir de maintenance. La lumière du jour ne parvient pas à pénétrer les lieux, situés sous terre, mais grâce à son horloge incrustée dans son buste, Nono sait que l’aube ne va pas tarder. Pour lui, c’est le début d’une longue journée de labeur, alors Nono le petit automate s’active, et son balais, faisant office de bras gauche, tournoie de gauche à droite.

*

La nuit fut longue pour Evyline, mais elle commençait à en voir le bout. Si personne n’apparaissait soudainement dans un angle du couloir, si en revenant, elle ne voyait pas son atelier pris d’assaut par des agents du Magistère, si Garry n’avait rien vu, alors la nuit serait fini et elle pourrait laisser place à la quiétude du matin. Evyline ne dormirait sûrement pas, pas encore, mais elle respirerait l’air frais loin d’ici, un croissant à la main, un café au lait dans l’autre, et probablement son collègue en face qui lui raconterait sa dernière théorie concernant l’origine de l’univers connu.

Elle ouvrit une porte à double-battant, s’engouffra dans une nouvelle aile du gigantesque bâtiment, et retourna au point de rendez-vous convenu avec Jérémiah, l’homme du jour, ou plutôt de la nuit. Evyline se félicita intérieurement de l’avoir inclus dans son plan, elle n’aurait pu espérer mieux.

Elle le retrouva avant même d’atteindre son atelier, au départ du couloir administratif.

« Jerry, me dit pas que quelque chose cloche, chuchota-t-elle en s’approcha à pas de louve.
- Garry est dans la salle de pause.
- Ouf.
- Éveillé.
- Ah. »

Jérémiah s’approcha d’elle à une proximité étonnante, son regard perçant au travers de son masque d’une intensité rare plongea dans les siens.

« Il a senti le sang, Evy. Rejoins-le, trouve quelque chose. Son cerveau fonctionne qu’à moitié, mais il est vif. Tord la vérité à ton avantage, si tu mens trop, il le sentira aussi sûrement qu’il a senti le sang dans ton atelier.
- Tu ne viens pas avec moi?
- Il m’a déjà suffisamment vu. Pour lui, je dois rester le bon vieux Jerry qui était de passage, et qui vous a trouvé après votre petite intoxication au Myste. Je vais bien jouer mon rôle et vous envoyer un médecin qui vous diagnostiquera comme il se doit. Intoxication, Myste, rien d’autre. Tu suivras ses indications comme une bonne élève. Tu calme Gary, tu patientes, et tu mets ça derrière-toi. Ça ira?
- J’imagine, lâcha Evyline après un long soupir.
- Alors fonce. Moi, j’ai un dernier détail à régler, rien de bien méchant.
- Merci, Jerry. Vraiment. Je te revaudrai ça.
- Hm.
- Non, pas de «hm», je paie toujours mes dettes. Je te ferai pas l’affront de t’offrir de l’argent, promet moi simplement qu’au moindre soucis, tu composeras le numéro de mon atelier sans hésiter. »

*

L’imaginaire de Garry, et globalement tout ce qui pouvait bien se passer dans sa tête, était bien loin de ce que pouvait concevoir les théoriciens du cerveau et les psychologues. Evyline s’était toujours imaginé qu’en lui ouvrant le crâne, elle pourrait y découvrir une ou deux galaxies. Cet homme là n’était pas vraiment pas fichu comme les autres.

Rien d’étonnant alors que même les plus puissantes toxines d’Evyline n’aient pu assommer son étonnante machine à penser plus de quelques minutes. A moitié dans les vapes, le regard vitreux, Garry reprit un peu de couleur en voyant apparaître à ses côtés sa chère collègue.

« Mon dieu, Evy... Tu... Tu vas bien?
- Autant que possible, Garry, te lève pas, tu n’es pas en état.
- Tu es blessée? Je crois que ma tête va exploser, mais...
- Tout va bien, je t’assure. Jérémiah m’a trouvé, j’ai manqué de précaution, mais tout va bien. Il a appelé un médecin.
- Non, Evy, là-bas... Tu sentais... Pas le Myste, Evy, mais le sang.
- ...
- Tu es... en danger? Blessée? Dis moi... ce qu’il se passe.
- Tout va bien Garry, vraiment. Seulement... »

Elle jeta un coup d’œil à droite à gauche, repensant aux précieux conseils de Jérémiah. Tordre la vérité, avec ce spécimen, c’était ce qu’il y avait de mieux. Même intoxiqué, son cerveau fonctionnait à mille à l’heure. Mieux valait lui filer un brin de vérité et bricoler à partir de ça.

« Tu sais garder un secret Garry? J’ai vraiment besoin que tu n’en parles à personne.
- Je... Oui, oui. Bien sûr.
- Je sentais le sang parce que j’en ai besoin, Garry. Pendant que je testais une nouvelle machine, je... Je les nourrissais. Regarde. »

Et laissa entrevoir, au bas de sa gorge, quelques veines verdâtres qui parcourait sa peau, comme greffées à elle, faisant à moitié partie de son corps, à moitié indépendantes. Les mêmes qu’elle avait montré à Jérémiah un peu plus tôt.

« Je n’ai pas demandé ça, mais elles se nourrissent de mon sang si je ne m’en occupe pas. Par pitié Garry, n’en parle à personne. Personne. »

Mieux valait être révélée au grand jour comme mutante plutôt que comme meurtrière. Et quelque chose intimait à la sorcière que parmi toutes les têtes du Magistère, Garry faisait partie de celles en lesquelles elle pouvait accorder sa confiance.

« Oh, je suis... terriblement désolé, Evy. Je... Promis. Tiens, prend un peu mon masque, t’as l’air terriblement pâle.
- Merci, Garry. »

*

Le haut-parleur, perché sur ce qui lui fait office de tête, diffuse en boucle des extraits de sifflotement, sur airs entraînants, préenregistrés par d’illustre agents de maintenance appartenant aujourd’hui au passé. Nono le petit automate agite son balais sans s’arrêter, nettoyant chaque recoins du couloir qui le mène indubitablement vers le fond de l’énorme incinérateur du Magistère. Là-bas, il sait que les cendres et les restes brûlés des déchets des chercheurs l’attendent. Il pousse la porte, agite ses jambes jusqu’à la montagne qui n’attends qu’à être balayée et repoussée vers l’extérieur, pour ainsi laisser place à une nouvelle génération de déchets étranges. Nono l’automate se lance dans cette tâche ingrate avec une volonté infaillible propre aux machines de son espèce. Il ne distingue rien au milieu de ce mont de cendre, ni détail, ni odeur, ni rien d’autre de suspect. Bien sûr, si il avait été équipé comme ses congénères plus évolué, il aurait sans doute pu analyser avec finesse ce qui se trouve devant lui.

Mais Nono le petit automate n’a été conçu que pour balayer. Alors il balaye, sans se poser de question, et bientôt, les cendres de ce pauvre Alby se retrouvent bien loin, dispersées dans le cimetière contenant des centaines et des centaines de milliers de générations de déchets.