Light
Dark
Bas/Haut

[REQUÊTE] Audience extraordinaire à la Tribune

[REQUÊTE] Audience extraordinaire à la Tribune - Page 2 Brandw10
Dim 30 Juin - 9:30
Difficile pour Vamistul d'être encore plus soupçonnable qu'il ne l'est déjà, ses cuisses de fer claquent entre elles sous sa cape, imitant les symptômes d'angoisse qu'il a déjà observé chez les humains et intériorisé comme moyen de décharge pour son module d'empathie. Il va de soi que toute notion de politique ou de nuance a été chassée de la cervelle bouillonnante du pauvre robot, qui n'est plus qu'un monticule électrique de rage et de panique pures. Ce moine se doute forcément de quelque chose mais il n'a pas cherché à déshabiller Vamis ni même à l'accuser de quoique ce soit. En fait il lui a fait l'aumône et maintenant, il l'encourage à s'exprimer ! Un petit jeune si aimable c'est rare de nos jours.

Vamistul s'est donc enfin trouvé un solide ami au milieu du champ de bataille -si on oublie la présence de Virgil, qui n'est ami qu'à temps partiel ! Oh oui heureusement que ce brave moine est avec lui sur ce coup-là ! Oh oui ça le galvanise de se sentir soutenu par une armée d'un seul homme (+ un piaf) !

- Le second tour commence... La scène est toute à vous, lui murmure Ryosuke.

Oh oui c'est l'heure d'attacher Sylas au bûcher de la langue incendiaire de Vamis !

- TE REVOILA DONC, MINABLE ! - Sylas. - Archéveque ? - oh oui, arrose moi de ta lumière mon chéri ! - Ce CHIEN GALEUX revient me mordiller le mollet !!! ARRACHE LE, ARRACHE LE ! - mais c'est qu'il va me refiler une saloperie !

Le module d'empathie émet un douloureux crissement qui se propage à travers l'ensemble du corps de Vamis. Ça y est il se décharge ! La rage, elle sort sous la forme d'un élégant collage d'insultes. Elle lui sort par tous les micros, par tous les trous même ; quelques goutellettes d'huile s'écoulent de l'entrejambe, que le robot s'empresse d'éponger maladroitement de sa cape avant de reprendre, de ses multiples voix :

- TRAITRE ! - RACLURE ! QU'AS-TU FAIS A MA FAMILLE ?! - L'ennemi est à nos portes, mes frères ! Prions pour notre force ! Prions pour Renon ! - Loin des Dieux, nous deviendrons laids et cannibales. AYEZ PEUR POUR NOS ENFANTS ! - TU COMMENCES A ME COURIR SUR LE HARICOT, FOUTRIQUET, JE VAIS - Je vais te malaxer la QUEUE et la boire à la PAILLE -

Le module commence à doucement vrombir, tel un chat que l'on flatte. Les obscénités deviennent un tempo hypnotisant, par-dessus lequel se chante un mélodieux sentiment de liberté...

- J'ai la haine, mon frère ! - Moi aussi, mon pote ! - VA te prendre UNE PETITE DOUCHE et REVIENS ME CAUSER - TU PUES L'HERESIE ! - ça sent aussi un peu la merde, non ? - C'est dans un juste terreau de simplicité et de souffrance qu'on observe l'éclosion de la Vertu. Le monde industriel nous détourne de la faim, de la soif, de la douleur inhérente à l'existence humaine ; il nous détourne des Douze, à qui nous devons totale soumission - DEGAGE SYLAS TOCARD SYLAS DEGAGE SYLAS -

Quel magnifique sentiment ! Une liberté sans futur, ne reste qu'un présent savoureux qui s'attarde loooongtemps. Il n'y a aucune conséquence, seulement du cri ; du cri et encore du cri.

- CRAINS MON COURROUX CANAILLE, CAR JE SUIS LE PANTIN DE PTHELIOR ! ET PAR DELA LE TEMPS ET PAR DELA L'ESPACE TU NE CESSERAS DE SENTIR VERS TOI POINTER MON DOIGT INQUISITEUR PUIS MON MAITRE T'ARRACHERA A TA FORME CALAMITEUSE PUIS DURANT ONZE MILLE SEPT CENT QUATRE ANS, TOI ET TOUTE TON ENGEANCE CRASSEUSE TRAINEREZ DANS LES LIMBES EN QUÊTE DE NOTRE PARDON !
- Ça va mieux crétin ? Il faudrait partir maintenant.


Même si Vamis croyait l'avoir mise en pause, contre toute attente, la réalité continuait de tourner. Tous les regards alentours sont fichés sur lui, des dizaines de flèches imbibées de consternation... et d'admiration. Oh, toute cette attention subite colle un brutal électrochoc à l'outil des Dieux !  

- me voici dans le pétrin - où est passé mon ami moine ?
- Pouf !

Volatisé ! Ce maraud a largué Vamis ! Il l'a largué sans gêne ! Il avait promis de le couvrir ! Voilà le robot vulnérable, forcé d'assumer les conséquences de ses propres actions ! Quel goujat mais quel putain de goujat. Maladroitement il essaye de se frayer un chemin dans la foule pour disparaître, distribuant des pardons et des excusez-mois, recevant en échange des sifflements, des huées - et quelques félicitations. Comment disparaître quand tu brilles aussi fort ?

- j'ai dérapé gentille colombe ?
- Les gardes convergent vers toi... Tu peux peut-être leur demander leur avis ?

La bonne nouvelle, c'est que Vamistul est libéré de ses mauvaises ondes ; son module d'empathie, complètement déchargé, a fait le vide, rendant le robot entièrement lucide quant à sa situation. Il va se faire coffrer et dépiauter d'une minute à l'autre. Mais la pire tuile de toutes c'est que son pote moine lui a brisé le coeur !
Mar 2 Juil - 11:18

Audience extraordinaire

Maître du Jeu


C’était la sidération qui gagnait les élus du peuple quand Sylas s’éloigna subitement. Celle d’avoir eu l’impression de voir un homme perdre pied. Menaces à peine voilées émisent. Aussitôt le gant est relevé. Si l’objectif était de liguer la partie présente des Tribuns contre cette proposition, c’était en bonne voie. Ce n’était pas dans la volonté de tous évidemment, certains étaient même plutôt sensibles aux idées de l’Archevêque, mais la pression de la meute les empêchait de préciser le fond de leur pensée.

L’entracte était bientôt terminé, on se dirigeait doucement vers la fin de la pièce. Ici pourtant, il devait encore se faire une chose, se mettre au diapason. Qu’au moins deux factions, et non pas deux factieux, s’entendent. C’est le rôle qu’endossa Pietro, le propriétaire d’une ferme d’Etyr qui pouvait être un pansement sur ce qu’il espérait ne pas être une jambe de bois. “Nous vous aiderons si cela arrive Eoline, promit le Tribun. Etyr enverra une partie de sa production au bazar si d’aventure les bouches à nourrir venaient à arriver en masse.” Il se tourna et aperçut du coin de l'œil l’un des proches de Mo’agarah. “Va dire à ta chef que nous aurons besoin de sa charité aussi. Si on veut éviter que la peste opaline se répande, il faut la canaliser… et le plus loin possible sans mettre à mal les nôtres.

Certains pouvaient émettre des jurons avant de s’aplatir en excuses, mais un barrage ne pourrait tenir que si le flux perdait l’envie de continuer sa route une fois les besoins primaires rassasiés. Clivant dans ses mots, Pietro ne voulait surtout pas avoir à enterrer d’autres cadavres d’hommes et femmes en exil comme ceux ayant fui Dainsbourg. Plus jamais ça. Si la vision d’Eoline se concrétise et qu’elle faisait sa part, il tiendrait sa promesse. Du moins tant qu’il le pourrait. Chacun retournait vers l'arène, regaillardi, mais encore dans le doute de la suite. Le blond approcha de son frère. Les yeux ne trompent jamais, même sous une autre apparence. “J’ai besoin d’un plan, il n’a rien donné de sérieux jusque-là. La nuit va être courte, retrouve-moi à notre demeure quand la voie sera libre.

Le doux murmure de la foule revint chatouiller les oreilles des derniers Tribuns à s’approcher de l’arène. Murmure qui se transforma rapidement en vacarme. Rien ne s’était réellement calmé. Le feu de paille se transformait en feu de forêt. Une foule chauffée à blanc, portée par une cacophonie de haut-parleurs qui n’ont pas grand-chose à faire ici. Fier Vamistule, tu es dans de beaux draps. Enfin, des draps qui couvraient ton visage, il ne reste rien depuis l’intervention d’un fier défenseur du Rempart de la Foi. Le regard hostile des Gardes t’est adressé, n’est pas Asgrevain qui veut cher Automate. Si chacun a droit d’expression à la Tribune, ce n’est pas encore exactement le cas pour quelqu’un de ton espèce. Sauf à avoir une bonne excuse ou une bonne échappatoire, c’est a minima une douce nuit en cellule qui t’attend.

S’il y a du raffut dans l’assistance, le combat reprend tout de même. Sylas, c’est ta dernière prise de parole face à la Tribune pour aujourd’hui. Il faut qu’elle soit bonne, dans un sens ou dans l’autre. Mettre de l’eau dans son vin peut être pertinent face à un corps élu réfractaire, mais n’est-ce pas un aveu de faiblesse ? Parfois, cristalliser la colère de tous peut aussi servir de bon combustible, au risque que ça explose au visage.

À l'abri des regards, la presse opaline se prépare à ronronner et à lâcher une certaine forme de propagande à grande échelle sur le peuple du désert. Si celle-ci ne permet pas de reproduire les détails précis du document qu’on t’a transmis, il serait tout de même possible de communiquer à ce sujet. Au risque d’attirer les foudres de tes lecteurs, mais avec la possibilité infime que cette lumière attire quelques papillons de nuit originaux. S’ils se cachent, certains aramilans ingénieux pourraient bien apporter des pistes de réflexion intéressantes sur l’avenir de leur pays, mais ils ne voudront pas prendre le risque de se parjurer.  


Dernière édition par Arno Dalmesca le Ven 12 Juil - 16:30, édité 3 fois
Mer 3 Juil - 23:28



[REQUÊTE] Audience extraordinaire à la Tribune

Citoyennes et citoyens d’Aramila — Ellendrine Brightwidge — Arno Dalmesca — Sylas Edralden


Acculé, imbibant son visage d’eau tiède dans cette même pièce où il s’était apprêté, Sylas massa rigoureusement ses tempes, ses paupières, son visage tout entier. Il ne prit même pas soin de s’essuyer au moyen d’une serviette qu’on avait remplacée pour ses soins ; ses manches de tenue d’archevêque feraient le travail ; elles étaient de toute façon tâchée d’humidité, de sueur mélangée à cette eau de pluie. Rafraîchit et de nouveau enhardi, il inspira un bon coup, se concentrant sur le son qu’il pouvait entendre au dehors. Oui, la foule était plus agitée qu’au début de la séance. Les braises naissantes précédaient désormais des flammes vacillantes, menaçantes ; pire encore que le feu grégeois que pouvaient répandre les guerriers de la Garde Sacrée.

Mais ce feu devait perdurer, persister. Les âmes ignifugées étaient, par la même occasion, éclairées. Elles attendaient la tournure finale du vent qui, par la même, indiquerait la direction souhaitée par l’archevêque d’Aramila.

Sylas prendra-t-il feu ?

Allant à la rencontre de son destin, il quitta la pièce, parcourant le même couloir qu’il avait foulé plus tôt, et réapparut sur son autel, au-dessus de la Tribune. Le brouhaha était plus intense mais, fort heureusement, le soleil, lui, avait légèrement décliné.

À croire que certaines âmes, en contrebas, s’étaient senties galvanisées par cet état de fait, comme si elles mesuraient leur grandeur à leurs ombres qui se projetaient de plus belles. Mais ces ombres ne léchaient pas même la base du support sur lequel Sylas était installé. Lui, en revanche, dût plisser le regard pour soutenir ces milliers d’yeux qui le scrutaient, tant il était presque aveuglé par la lumière du jour.

Il resta calme un moment. Sa présence en hauteur suffit à elle seule à ramener un silence total. Parmi la Tribune, des fois portantes avaient enjoint à un mutisme salutaire, à offrir à Sylas, sur un plateau d’argent, un silence d’or que seul lui aurait le privilège de briser.

« Mesdames et Messieurs les Tribuns. Mes chers frères et sœurs en les Douze. Honorables membres de cette assemblée. Vous avez été nombreux aujourd’hui à me témoigner votre présence en ce moment décisif, et en cela je vous renouvelle ma gratitude, mes remerciements. Je souhaite que cette entracte ait pu permettre à chacun – moi y compris – d’accueillir ces idées qui sont miennes. De les jauger. De les apprécier. De les déconstruire pour les reconstruire. De les sublimer. »

Il prit le temps d’établir un contact visuel plus prononcé avec la Tribune.

« Il m’a été demandé d’émettre des garanties en contrepartie de la volonté d’ouvrir les portes de notre Nation à un comité réduit, dont le premier critère d’immigration ne se portera pas sur la piété religieuse mais sur la capacité à imaginer l’Aramila de demain, celle qui ne s’effondre pas tel un château de sable grignoté par les affres du Temps. »

Il prit une inspiration pour faire porter sa voix un peu plus, faisant par la même acte de fermeté.

« Il va sans dire que, moi Archevêque, j’interdirai l’accès à notre Nation à quiconque entrevoit d’utiliser le Myste pour concevoir je ne sais quelle immondice profane. Si nos voisins ont pris le pari de tordre l’Œuvre des Douze pour servir la Malice, nous continuerons d’avancer dans le sillon creusé par les Esprits. Embrasser les sciences n’a jamais été antonyme de piété. »

Il laissa flotter un silence pour que ses interlocuteurs, divers et variés, pussent apprécier cette première déclaration.

« On m’a également fait part de craintes légitimes : demander de l’aide à l’étranger augmente les risques de perversion. À cela je répondrai que le repli n’est pas bon, et que si je souhaite accueillir des individus triés sur le volet en fonction de leurs compétences, ce n’est pas pour qu’ils nous disent quoi faire et que j’obéisse avec je ne sais quelle servilité. Mais parce qu’un échange doit avoir lieu, et de toute urgence. Aramila est l’exemple parfait d’une Nation résiliente, où vous autres, solaires, avez pu inspirer de nombreuses âmes en peine qui ont rejeté la froideur de nos voisins. Il n’est pas bon de rester reclus sur nous-mêmes. Notre mission serait double : par la volonté des Douze, rechercher ces perles rares, au-delà de nos frontières, dont le berceau de l’existence n’eut été en notre sein, mais dont le destin doit passer par Aramila ; et leur transmettre ce que nous avons de meilleur. Ils nous aideront à avoir des terres meubles et nous y sèmerons des graines, comme nous sèmerons les graines du divin dans les esprits les plus innocents pour leur montrer que corps et esprits sont les deux facettes d’une même pièce. Et aujourd’hui, je vous le dis : il faut faire corps. »

À nouveau, une pause. Décisive, car il finit de prendre la parole en ces termes.

« Lors de la prochaine assemblée ordinaire, je ferai voter le projet de loi suivant : celui d’accorder, à titre discrétionnaire, par le Concile Œucuménique, un statut de résident – et non de citoyen – via l’octroi permis de séjour et de travail d’une année  renouvelable à quiconque souhaite s’installer à Aramila dans le but d’apporter son savoir-faire, dans le cadre que j’ai précédemment évoqué. Afin de garantir la sécurité de notre peuple, cette loi sera asymétrique : si elle serait amenée à évoluer, un vote aura lieu à l’appréciation de la Tribune. Elle saurait être, en revanche, arbitrairement révoquée au sein du Concile Œucuménique s’il s’avère qu’elle ne nous bénéficie pas. »

Il relâcha sur ses épaules.

« Sur ces paroles, j’invite la Tribune à avoir le dernier mot ; que celui-ci aide à conclure la séance ; que les questionnements soulevés ne donnent pas lieu à d’autres échanges mais à des sujets d’introspection qu’il convient à chacun d’observer avant le vote ; après quoi je demanderai à son Excellence Mo’agarah de bien vouloir conclure par ses homélies qui précéderont la prière silencieuse que nous nous devons d’observer. »
Mar 9 Juil - 7:02



[REQUÊTE] Audience extraordinaire à la Tribune

Citoyennes et citoyens d’Aramila — Ellendrine Brightwidge — Arno Dalmesca — Sylas Edralden


Les âmes passionnées montaient tout en épingle. Pourquoi tout exagérer quand il était si facile de choisir entre le bien-être et la précarité ? Connaître le confort interdisait-il de vivre dans la piété ? Tant de sophismes absurdes qu’il convenait de déconstruire.

Une fois l’ardeur montée à son paroxysme, ce n’était plus une question d’esprit mais d’émotions. L’esprit, elle comptait le prendre à revers, par la rue. L’homme du peuple se verrait adresser une question simple : dans quelle Aramila grandira demain votre enfant ?

Ratures. Tâches d’encre. Ses doigts pleins de marques bleues, un doux sourire éclairait le visage de l’aristocrate à la lueur d’une chandelle, pendant qu’elle relisait son éditorial en devenir. Les séances ne devaient même pas être levées à l’assemblée. Il manquait certainement quelques détails croustillants. Mais elle tenait là l’essentiel des acteurs et du message qu’elle entendait faire passer pour orienter les débats et secouer les lignes de forces traversant le peuple.

Car s’il était bien une chose dont l’érudite était certaine, c’est que l’information était le véritable le pouvoir. Un homme éduqué en vaut dix. Ainsi, elle était persuadée que si on présentait des arguments dépassionnés aux citoyens de la capitale, ils réclameraient eux-mêmes à leurs représentants d’accueillir une pointe de changement pour des résultat enchanteurs.

A l’honneur, elle avait décidé de vanter les talents locaux, dont celui du créateur de la « serre à nuages », "un écrin à la beauté chatoyante, dont les lignes presque végétales semblaient tracées par la vertu des Esprits eux-mêmes au petit matin". Grâce à elle, les fermiers collecteraient la rosée "sans plus d’effort qu’il n’en faut pour sourire vers les cieux".

Sur un cheval, elle quitta la demeure Dalmesca, recouverte d’une capuche de couleur safran. Sa monture galopa, jusqu’à l’extraire aux relents malodorants des faubourgs sous la fournaise. A la périphérie de la ville, un grenier à blé trop dégarni pour la saison l’attendait en secret, avec quelques fermiers reconvertis en techniciens d’imprimerie.

Il y avait ceux qu’elle avait payé pour transporter incognito la vieille presse opalienne depuis son vaisseau cargo, le Cornélius. Et il y avait ceux qui seraient à la presse et à la distribution toute la nuit et jusqu’en fin de matinée. De petits livreurs vendraient à la sauvette la gazette entre le bazar et les lavoirs, pour que ceux qui savaient lire en fasse la lecture aux autres.

Le premier numéro de Renaissance Aramilane devait être tiré à sept cent exemplaires, vendu chacun pour trois astras. Elle espérait ainsi rentrer dans les frais de parution de ce premier tirage et offrir une modique rémunération aux fermiers. Si l’exercice fonctionnait, il donnerait peut-être lieu à une compagnie de presse d’un genre nouveau en Aramila. Un journalisme politique, relayant l’activité de la tribune et du concile, tout en donnant de la voix aux humbles gens au-delà des hémicycles pour qu’ils échangent entre eux leurs idées sur de longues distances.

Le ton était consensuel, comme il plaisait à l’esprit de cette nation. L’éditorial dressait un portrait factuel des forces en présence à l’assemblée, mais Ellendrine fit en sorte que Mo’agarah et les Fondamentalistes paraissent trop hermétiques aux paroles de leurs concitoyens s’ils opposaient une fin de non-recevoir aux propositions des autres tribuns. Le témoignage d’un fermier évoquait avec résignation les aléas de ses récoltes, quand un encadré décrivait la nouvelle trouvaille aramilane de la serre à nuages, qui pourrait fleurir telle une rose du désert bientôt sur les lopins.

Son message voulait inspirer le meilleur des deux mondes : humilité, services communs, lien au monde naturel et ingéniosité, optimisation, qui ne faisaient que décoder le langage de la nature écrit en mathématiques pour les initiés qui savaient écouter les murmures des Douzes. Tant de promesses. Pour peu que l'on garde l'esprit ouvert. Pour qu'Aramila prenne enfin sa place dans la lumière et s'érige comme modèle sur tous les plans.

Peut-être faisait-elle une erreur ? C’était péché que de vouloir interférer. Ellendrine restait néanmoins convaincue que si on l’avait doté d’un esprit aussi affûté, c’était bien pour s’en servir. Sylas avait le pouvoir. Pietro parlait aux politiques et au clerc. Le peuple s’exprimait à travers des passions et – il fallait le dire – des peurs et des préjugés. Elle entendait ici s’adresser à leur conscience la plus élevée - tout en se gardant bien de signer de son nom. Il fallait bien cela pour aider à rebattre les cartes du pouvoir sclérosé par la prudence de pontife effrayés.

Mer 10 Juil - 10:25
- Tu t'es bien marré, abruti ? Suis nous sans faire d'histoires maintenant.

Ils ont les lances dressées, malgré l'apparence malingre de l'agitateur, on est pas sûr qu'il soit pas un sorcier ou un petit malin qui planquerait un cristal d'explosion sous sa cape. Qu'est-ce qu'il cache sous sa cape d'ailleurs ?

- Relèves ta capuche ! Bras en évidence !

Avant que la garde ne lui tombe dessus, le robot a eu le temps de s'éloigner un petit peu du troupeau des fondamentalistes. Ça va se gâter pour lui, et il a recouvré suffisamment de lucidité pour comprendre qu'il valait mieux se tenir à l'écart de la foule qu'il venait de chauffer à blanc. Maintenant, le voilà encerclé par cinq gardes aux gueules mornes parce qu'ils savent qu'ils vont avoir un paquet de couillons à embarquer d'ici la fin des débats. On en entend déjà d'autres gueuler des insanités du côté des modérés. Les geôles se remplissent petit à petit d'imbéciles qui aboient plus qu'ils ne mordent, mais certains avaient amené des armes dans l'assemblée "au cas où".
On est encore à Aramila pourtant, non ? Epistopoli nous a déjà importé sa culture ?

- je me rends - baissez vos armes - c'était une petite crise de folie passagère - en vérité je vous le dis : j'adore Sylas

Vamis s'agenouille, relève sa capuche et hausse les mains.
Virgil, lui, ne bouge pas, et se contente d'admirer avec une pointe de satisfaction la défaite de son ami ; façon "je te l'avais bien dit".
La satisfaction est difficile à détecter dans des yeux aviaires mais Vamis la sent bien, lui.

- JE VOUS ADORE SYLAS !! il hurle une nouvelle fois, tournant son haut parleur dans la direction des tribuns. Pris par la stupeur, les soldats en oublient même de l'inviter à fermer sa gueule.
- Par Uhr ! Qu'est-ce que tu es ?
- je suis Vamistul, fils de Sancta - humble instrument divin forgé dans la lumière
- Un robot ?

- "automate primitif de Sancta" est ma désignation la plus commune et actuelle - même si primitif c'est un peu dégradant

Ils le laissent causer tout en le menottant. C'est pas tous les jours qu'on coffre une sorte de boîte de conserve remplie de diamants. Et puis il parle ? Et puis il a crié, surtout. Le capitaine aura surement beaucoup de questions à lui poser, l'équipe de nuit aussi. Ce truc sera plus distrayant que les ivrognes habituels en tout cas.
L'un des soldats tripote le gros cristal ventral de l'automate.

- Haha ! C'est chaud et ça vibre !
- Tu as de la chance qu'on t'ait trouvé en premier, robot, parce qu'ici beaucoup de nos citoyens auraient été ravis de te démonter. Mais pourquoi t'as décidé de venir foutre le bordel ici ? C'est suicidaire et complètement con. Ça se dit, "con", pour un robot ?
- oui ça se dit

Vamistul est toujours mort d'inquiétude en songeant à l'avenir incertain d'Aramila. Fils de Sancta certes mais il n'oubliera jamais que c'est Aramila qui l'a élevé, lorsqu'il s'est retrouvé nu, amnésique et sans espoir, à vagabonder seul dans son désert. Ce n'est qu'après une bonne dizaine d'années d'errance et de méditation qu'enfin les vents commencèrent à lui décrire sa place dans l'univers, et qu'il comprit que c'est d'Aramila dont jaillissait toute la lumière du continent.

Vamistul est toujours mort d'inquiétude parce qu'il n'a pas les moyens de protéger ce petit sanctuaire fragile qui finira irrémédiablement par se faire piétiner par la marche du Temps, dans un mois ou dans cent ans, ou dans mille ans ; demain. Aramila évoluera ou mourra ; avec ou sans l'aide des Dieux. Refuser ou avoir peur du changement ne l'empêchera pas de t'écrabouiller.

Vamistul mourra dans un mois ou dans cent ans, ou dans mille ans ; son évolution à lui est cadenassée par le Programme, son objectif ne bougera jamais. Peu importe dans quelle sauce tu plonges Uhr jamais ce robot n'arrêtera de se frotter aux Dieux, dans sa quête désespérée d'un signe de leur part. Peut-être l'automate préférerait se faire arracher ses cristaux et retourner au néant, plutôt que d'assister impuissant à l'érosion du dernier bastion spirituel d'Uhr. Lorsqu'il regarde deux siècles derrière lui, il a déjà l'impression d'avoir perdu son paradis. Tout était tellement plus simple autrefois.

Bon allez on part passer une bonne nuit au frais. Les gardes escortent Vamis hors du chaos.
Mer 10 Juil - 15:25
Meije est prise d’un léger vertige. La Tribune lui en impose chaque fois qu’elle trouve le temps d’y mettre les pieds. C’est un mélange d’engouement et d’émoi instillé tour à tour par les marchands ambulants qui, sur le parvis, interagissent avec les futurs spectateurs d’une voix forte et chantante, puis par le long déversement des conversations et des corps à travers les vomitoires jusqu’aux différents gradins. Il y a sans doute pour elle quelque chose de galvanisant dans ces rassemblements qui se veulent autant de rendez-vous pris avec l’avenir. Dans sa candeur – ou dans sa bonne foi –, elle n’en mesure ni les piétinements ni les impasses, ne pénètre pas l’art politique de l’esbrouffe derrière lequel se cachent ces tempéraments velléitaires qui prétendent œuvrer au bien commun – quand ils n’ont pour souci que la pérennité de leur siège et la complaisance dans une rassurante inertie.

Non, elle n’a pas le sentiment de s’aventurer au cœur d’un nid de guêpes lorsqu’elle prend place avec d’autres Sentinelles de la Brume sur la pierre déjà chauffée par l’implacable soleil d’Aramila, à quelques pas des chevaliers orthodoxes du Griffon Pourpre. Elle prend humblement part à la prière que l’Archevêque adresse aux Douze, y puise un courage bienvenu pour écouter l’ordre du jour sans trembler. Son cœur s’affole un peu pourtant, car bien qu’elle s’intéresse sincèrement au sort déplorable d’Opale, elle perçoit confusément quelque chose qui semble relever du dangereux raccourci dans les paroles de leur dirigeant. Loin de condamner d’entrée de jeu ce qu’il propose cependant, elle s’absorbe intensément dans ses paroles, mesure chaque seconde un peu plus la difficulté et l’audace de sa position. À sa gauche, Jabril croise les bras en expirant profondément, un espoir informulé au bord des lèvres ; à sa droite, Portia manifeste son impatience d’un claquement de langue. Meije les sait en complet désaccord lorsqu’il s’agit d’évoquer leur rapport au progrès, aussi ne tarde-t-elle pas à se sentir écartelée entre ces deux contraires qu’elle ne demande qu’à comprendre.

La Tribune n’est évidemment pas en reste. Ce moment la gêne toujours un peu ; lorsque l’agitation hérisse les gradins comme s’ils partageaient tous une même peau, que le fiel perce sous les sourires de façade, que les tribuns, chacun à leur manière, se fendent des petites mesquineries dont il faut apparemment se cuirasser pour déstabiliser l’adversaire ou se donner l’air de faire bonne contenance. Meije est alors inconsciente du pli soucieux – peut-être un peu déçu ? – qui apparaît immanquablement au creux de sa joue. Il y a encore en elle une grande enfant qui croit obstinément en ses héros. Avec la meilleure foi du monde, elle ne veut voir que les bonnes volontés à l’œuvre.

Elle baisse néanmoins les yeux chaque fois que la Brume est évoquée en des termes réprobateurs, pour des raisons qui lui paraissent encore obscures, et qu’elle ne souhaite pas forcément éclaircir. Afin de se détourner d’elle-même et de sa conscience, elle s’intéresse plutôt à ce qui se dit autour d’elle à mesure que l’éloquence des tribuns se déploie comme l’ombre tantôt menaçante, tantôt rassurante d’une aile. Le peuple, à la fois sublime et féroce, d’une intransigeance impitoyable quand on le confronte à ses élites, ne se montre pas avare de critiques. Meije sent ses épaules s’affaisser progressivement en écoutant le chœur des citoyens, infatigable lorsqu’il s’agit de voir le mal partout et de s’attendre au pire. Mieux vaut prévenir que guérir, signifie-t-on en substance, mais alors on n’entreprend jamais rien, ose-t-on s’exaspérer.

Elle se réfugie derrière sa gourde tandis que le nombre dix devient celui de la discorde. C’est oublier qu’il suffit d’un ver, entend-elle un peu plus bas, l’Ahad nous l’apprend on-ne-peut-mieux. Toutefois c’est une accusation autrement grave qui la fait rougir – par délicatesse morale ou loyauté, elle ne sait pas bien : celui que l’Archevêque d’Aramila puisse n’être en fin de compte qu’un homme sous influence, tombé dans le piège convenu des manigances extérieures. Un Aramilan digne de ce nom n’aurait selon toute vraisemblance jamais proposé une chose pareille de son propre chef. On se demande à demi-mots si ce n’est pas là de ces projets qui annoncent chez un dirigeant en poste depuis trop longtemps quelque sénilité précoce. On s’interroge plus franchement : que nous demandera-t-on en échange de telles expertises ? La simple hospitalité, qui entrerait dans le cadre rigoureusement circonscrit d’un échange de bons procédés, en ces temps funestes bientôt marqués par d’inévitables exodes ? Le prestige – somme toute relatif – d’avoir dégrossi une nation jugée arriérée ? C’est douteux, conclut doctement un vieillard. L’Archevêque, en dépit de sa bonne volonté apparente, peut-il vraiment leur garantir que ces tractations n’aboutiront pas à de nouvelles amputations territoriales, quelle que soit la forme qu’elles prennent ? Le spectre décharné du Renon, ses ressources volées et ses terres exsangues planent sinistrement au-dessus de leurs têtes. Meije n’ose pas refermer sa main sur celle de Portia qui, elle-même issue d’une famille arbitrairement dépossédée de ses biens, n’évoque plus qu’à demi-mots les campagnes renonnes de son enfance, désormais infertiles, et dont l’assainissement nécessiterait probablement de trop nombreuses années. Elle croit deviner ce qui bout furieusement sous ce front sévère, la grave erreur – non seulement morale mais aussi stratégique – qu’elle trouve dans les paroles de l’Archevêque ; son adhésion est perdue sitôt que l’on s’obstine à faire du Renon un point aveugle du débat, comme si son annexion ne disqualifiait pas d’office Epistopoli – et partant son alliée de longue date dans la science sans conscience.

On déplore du reste que les bouches affamées ne puissent s’exprimer directement à ce sujet – mais le ventre est un maître trop impérieux, rétorque-t-on, et toutes ces vaines discussions reviennent à avoir bien peu foi dans la générosité des Douze qui, en leur accordant fortune et résilience, en les exerçant à l’humilité et à la mesure, ont jusque-là indéfectiblement pourvu à leurs besoins. Meije lève le menton par-dessus son épaule. Plus haut, le sale mot du pragmatisme déplait, en ce qu’il est convoqué à tort et à travers au nom du prétendu bien commun, et que cette apparence qu’il se donne d’examiner la réalité sert en fait de licence aux décisions les plus inconsidérées. On croirait entendre un Koboliste ! éructe-t-on juste avant qu’une suspension salutaire des débats ne soit annoncée.

Meije laisse échapper un long soupir exténué, et suit d’un regard inquiet l’éloignement claudicant de Portia qui affirme en avoir assez entendu. Jabril demeure à ses côtés, la rassure d’un mot sans pour autant engager la moindre conversation. Il est nerveux, dans l’attente – de quoi exactement, c’est impossible à dire. Elle reste donc en proie aux murmures alarmistes qui l’environnent, hérissés d’eaux et de sols viciés, de salut subordonné au bon vouloir des démons de la science ; mais elle préfère songer à la façon harmonieuse dont les Tritons se sont arrimés à leurs paysages, à la douceur que les rescapés d’Opale trouveront à coup sûr à Aramila. Elle se rassure en se répétant que la suggestion de l’Archevêque, bien qu’elle s’apparente à un lourd pavé dans la mare de leurs habitudes et de leurs préjugés, n’en reste pas moins un premier jalon peut-être nécessaire à la construction d’un projet plus abouti ; qu’une audience extraordinaire ne les engage pas.

N’existe-t-il pas d’autres solutions que celle-ci, pourtant ? Et ces idées sont-elles vraiment les siennes, comme il le prétend lorsque les débats reprennent ?

Meije se détourne un instant des discussions lorsqu’un pauvre bougre – probablement sous le coup d’une grave insolation, essaie-t-elle de l’excuser – s’oublie jusqu’à déverser un chapelet d’obscénités à l’encontre de l’Archevêque. Elle rougit à nouveau, rentre légèrement la tête dans les épaules comme pour prendre part au sort qui l’attend, sans réussir à bien le distinguer de là où elle se trouve, éblouie par un étrange éclat métallique lorsque la Garde Sacrée l’oblige à se découvrir avant de l’emporter. Elle ne manque pas de murmurer une prière pour le salut de son âme – et de son intégrité physique.

Par bonheur, le discours de leur dirigeant semble s’être affermi, quand bien même le mur de l’incrédulité demeure solide par endroits. Çà et là, on s’enhardit un peu : pourquoi partir si vite du principe que le savoir-faire dont dépendrait leur sécurité alimentaire doit absolument venir d’ailleurs ? N’y a-t-il dans les riches méandres d’Aramila aucun esprit brillant à débusquer – au moyen d’un appel à projets, par exemple –, muselé jusque-là car frappé d’anathème par défaut au nom d’un intraitable rigorisme religieux ? Chacun y va de son petit commentaire, tout bas, l’air de ne pas y toucher évidemment – c’est d’abord l’anecdote d’un petit inventeur fessé par son père pour s’être montré trop curieux et trop ingénieux, puis celle d’une mère prétendant que son enfant, un original, avait manqué se faire racoler par un Epistote de passage qui aurait vu en lui l'un des grands scientifiques de demain.

Un petit groupe s’accorde à dire que c’est peut-être une erreur de s’en remettre d’entrée de jeu à quelque appréciation étrangère alors qu’il existe probablement déjà des potentiels à cultiver et à exploiter parmi eux ; que quiconque n’est pas né, n’a pas grandi à Aramila n’est assurément pas en position de saisir avec exactitude et pertinence ce qu’il serait possible d’y faire sans la défigurer, qu’il faut pour cela une fine connaissance des rouages de l’environnement et de leurs interactions. Une voix criant à l’hérésie fait bientôt taire ces chuchotements imprudents. Il est apparemment urgent de se méfier des prétentions messianiques quand elles ne sont plus l’apanage du Panthéisme et de considérer les idées de l’Archevêque pour ce qu’elles sont : une porte traîtreusement ouverte aux ingérences extérieures.

Car les garanties offertes restent somme toute bien maigres – comment se prémunir contre la ruse vieille comme le monde de la patte blanche ? Meije, toute simple exécutante qu’elle soit, voudrait bien y croire, pourtant ; et cela même si une Sentinelle de la Brume, précisément parce qu’elle est amenée à travailler avec toutes les forces en présence, est assez bien placée pour mesurer ce qu’il y a d’irréconciliable derrière les coopérations provisoires. Une fois encore, elle est partagée entre un enthousiasme inavouable et une peur atavique du changement. La vie à la mode aramilane, comme beaucoup, elle ne l’échangerait – et ne la changerait – pour rien au monde – vraiment ? Elle veut croire en tout cas que ses craintes n’ont rien de foncièrement médiocre ou étriqué. Elle a peur. Elle a peur et s’évertue à se répéter qu’elle ne doit pas en avoir honte, mais qu’il lui faut consacrer tous ses efforts à regarder bien en face les véritables motifs de ses réticences ; à reconnaître que cela prend forcément du temps, de ne plus considérer sa tendre Aramila comme un parent soucieux observerait les premiers pas mal affermis de son enfant sur le point de se déchirer aux ronces d’un chemin qu’il doit inévitablement emprunter pour s’épanouir.
Mer 10 Juil - 18:14

Audience extraordinaire

des yeux d’un jeune marchand


Boisson fraîche, boisson chaude, servez-vous.

Je lorgnais le plateau déséquilibré où chacun y allait pour récupérer sa tasse plus ou moins chaude. Les pièces tintaient au contact du métal. J’avais réussi à m’esquiver des coulisses et j’avais choisi de me rapprocher des premiers rangs pour ce qui pouvait être le grand final. J’avais donc la chance de pouvoir bénéficier de certains des avantages de ces rangs, celui de voir quelques serveurs de différents salons venir abreuver ce pauvre public qui s’abriter à l’ombre des colonnes. Certains avaient bien de la chance.

Plateau sous le bras, l’une des employées prenait une pause bien méritée en recomptant les Astras dans sa main, en prélevant certains pour les faire disparaitre dans ses poches de façon plutôt habile. Il fallait bien des petits arrangements dans le genre pour accepter de se faire reluquer et bousculer par quelque nigaud dans l’assemblée. Car il y en a toujours, il ne faut pas s’y tromper. Sous le verni de fausse piété, certains décadents s’amusent à faire bien pire que nos ennemis les plus frontaux. Va savoir lesquels je détestais le plus. Elle se pose pour faire ses comptes à ma gauche. Écoutant d’une oreille distraite les échanges et voulant donner le change alors que ces yeux aux reflets solaires se perdaient sur les tribuns.

Vous en pensez quoi messire ?
- Ne me donnez pas du messire s’il vous plait… rétorquais-je un peu bourru, réflexe de marchand gêné. S’il y en a un, c’est mon frère.
- Soit, mes excuses.
- … Honnêtement, y a toujours ce Tamanoir dans la pièce, on sait de quoi on aurait dû parler. Il doit vouloir éviter d’exciter les bellicistes.

Si Renon n’était que murmuré par beaucoup, le sombre nuage restait au-dessus de nos têtes. De tout temps notre pays avait connu des difficultés, mais il n’y a que dans la difficulté qu’on trouve la résilience, qu’on polit les diamants plutôt que les ramollir dans un confort consumériste. C’était bien plus dur depuis la perte du grenier, c’était évident, j’étais de ceux qui imaginaient que le discours pourrait tourner autour de cette piste. Ou que ça aurait été plus appuyé. Tant pis pour moi, tant pis pour les renonais qui auraient voulu qu’on ne les oublie pas. Mes yeux se perdaient sur la place de l’archevêque de la région tombée qui somnolait mollement maintenant que son conseiller était parti. Il cultivait son image de tranquillité presque sénile.

Mais non, il fallait toujours vouloir aller plus loin, aller chercher les idées ailleurs, l’herbe devait y être plus verte après tout, si tant est qu’il y restât de l’herbe. Ellendrine pouvait difficilement le comprendre, elle qui avait grandi à Opale, même si elle s’était acclimatée à Aramila, sa double culture tendait à différer de la nôtre, ça apportait du mouvement certes, mais encore fallait-il qu’il ne nous précipite pas dans un abîme la tête la première. Une main douce se posa sur mon épaule, la serveuse aux yeux d’or en avait fini et me sortit de ma réflexion. “Bon courage et bonne journée, murmura-t-elle avant de disparaître dans la foule, puisse Déméphor vous apporter la lumière dans vos réflexions.

Je m’accoudais à la rambarde après son départ. Le problème était là, si le Renon était tombé de façon brutale et en portera longtemps les stigmates, le même genre de chose pouvait très bien se reproduire aujourd’hui, de façon plus insidieuse, une mauvaise graine, une mauvaise herbe qui envahirait tout, ne nous laissant plus respirer dans cette quête du toujours mieux, du toujours plus de confort. Oui, réflexion il y avait certes, il fallait que je pense comme un fermier maintenant. On en revient toujours aux bases. Mon regard croisa celui de Pietro, avec une lueur marquée.

Pour éviter les mauvaises herbes, rien de mieux que planter quelque chose de bénéfique qui prendra toute la place.


HRP:
Ven 12 Juil - 12:30
Mmmmh. Au final, le pauvre fou n’avait pas débité quoi que ce soit de tout ce qu’il lui avait glissé, se contentant de vomir des insultes sans rien articuler de sa logique par derrière. Et il le paierait par une nuit en cellule, en plus.

Et c’était de sa faute. Encore que, vu ce que l'autre lui avait dit, il aurait vite braillé quelque chose par lui même. Ca n'avait peut-être rien changé. Le petit moine prit quand même acte de son erreur, pour revenir dessus plus tard sur ses temps de prière.

Tant pis. A quoi bon, après tout? Il n’aurait pas dû essayer.

Juste retourner de là où il venait, et attendre qu’on aie besoin de lui.
Sam 13 Juil - 17:45

Audience extraordinaire

Maître du Jeu


Alors ce serait le feu. Il avait espéré pouvoir faire bouger les lignes pour que le cordon tienne, qu’on lui présente une ligne rouge solide, maîtrisée, qui ne souffrirait d’aucun compromis pour assurer que leur peuple ne risquerait pas d’être perverti par quelque paresse technologique. Ce n’est pas comme ça que le Lion d’Etyr voulait mener son peuple. Solidarité, résilience, fierté. Voilà des mots qu’il aurait aimé entendre, les voir prendre en main leur propre destin. Pas de devoir aller faire les yeux doux à des pays qui n’avaient rien à leur apprendre si ce n’est à détruire leur terre.

La Tribune resta un instant silencieuse après la prise de parole de Sylas, tout comme la foule autour. Les échanges de regards se faisaient entre les différents représentants du peuple du désert. On demandait de façon impérieuse à l’hydre politique de choisir un dernier représentant pour conclure ? Ils étaient fatigués, depuis quand pouvait-on leur dire qu'ils ne pouvaient pas continuer leurs échanges jusque tard dans la nuit s’ils le souhaitaient ? À l'exception de cette séance et de cette situation, certains n’arrivaient même plus à se dire que l’oligarchie religieuse les considérait.

Beaucoup se levèrent de leurs bancs, toisant le Concile et son éminence d’Aramila par la force de leur nombre et de la marée humaine derrière eux qui se tenait silencieuse, tendue. Le soleil déclinant les auréolait de sa lumière. Un se sacrifiera, un avancera. Il espérait que ce serait pour attiser des braises qui réchaufferont les siens dans la menace de cette nuit plutôt que pour déclencher un incendie qui brulerait leur maison. Tout est une question de dosage et, surtout, de direction du vent.

“Mes frères et sœurs en les Douze, commença Pietro en descendant les marches vers le centre de l’arène. Il va sans dire que, vous l’aurez compris, je m’oppose à cette proposition et je pense que nous sommes un grand nombre dans la même position. Il n’y aura pas de vote aujourd’hui. Voter pour quoi au juste ? Pour donner un blanc-seing à un Concile paternaliste qui décidera ce qui est bon pour le peuple ? Lui qui décidera encore jusqu’où il peut faire aller ces étrangers ? Si c’est ça, si vous pensez que c’est la meilleure décision, alors allons-y, votons, car c’est tout ce qu’on nous demande de faire. Vote, voix du peuple. Vote pour ce qu’on te susurre à l’oreille. C’est la meilleure chose à faire pour ces ouailles qui peinent à se nourrir, n’est-ce pas ? Ne serions-nous devenus qu’une chambre d’enregistrement ?”

Il se trouvait maintenant au centre du disque, gardant les Archevêques et le pupitre de Sylas dans son dos pour s’adresser aux siens, tous ensemble. La vision de cette foule pouvait bien rendre fou, pouvait tendre. Lui aussi sentait soudain la pression sur ses épaules, celle d’un peuple qui attendait des réponses, celle d’une assemblée qui avait encore beaucoup de questions. Il n’était qu’une émanation du peuple, il pouvait le guider, mais pas imposer. Prenant une grande inspiration et plissant les yeux, Pietro se remémorait les échanges avec Ellendrine, ce qu’elle essayait de faire pour sortir ce pays de sa léthargie. L’enseignement, la formation, la transmission des connaissances. Voilà ce qu’il voulait lever comme interdit.

“Nous devons refuser ce fatalisme, vous parliez de semer des graines, Votre Excellence, continua-t-il sans se retourner pour continuer à capter les regards de la Tribune et de l’assemblée tout entière ou presque. Je suis persuadé que ces graines sont déjà sur notre territoire, couvées, choyées, cachées. Parce que certains ont peur de s’exprimer, peur d’être mis en avant et qu’on leur dise qu’ils ne sont que de la mauvaise graine, de l’ivraie.” C’était le moment où il pourrait y avoir une tension supplémentaire, il avait jusque là essayé de rallier aussi bien les fondamentalistes que ceux qui n’avaient pas apprécié les prises de paroles précédentes. Il fallait maintenant donner du souffle pour voir si ça avait pris. “Je ne suis pas d’accord avec ça, notre résilience, notre connaissance de nos terres nous a souvent permis des miracles. Les Douze nous regardent et ils peuvent choisir leurs champions, Demephor peut très bien faire apparaître des génies incompris, Keladron donner à d'autres l’espoir sans faille qu’avec des efforts la terre donnera ses fruits… et à Fanthret d’inspirer les outils dont ils ont besoin. Je pourrais tous les citer, tous souhaitent que leur peuple vive, encore faut-il que ce soit d’une façon qui ne trahisse pas leurs enseignements, qui les rapproche d’eux plutôt que les éloigner sous couvert de progrès. Tout est déjà là, à nous de le cueillir. À ceux qui se sentent dans des cases, ou dans aucune, je voudrais leur dire que je suis prêt à les écouter. Que nous, Tribuns, nous sommes tous prêts à les écouter et à apprendre. Nous devons tous bien faire, trouvons les solutions en nous, en notre résilience, en notre ingéniosité. Nourrissons notre famille, notre grande famille qui ne va cesser de grandir j’en suis sûr. Montrons-leur qu’une autre voie est possible, que chercher à faire simple, ce n’est pas faire moins bien. Ayons du bon sens, prenons en main notre avenir.”

Il suait maintenant, les yeux plissés, reconnaissant de façon de moins en moins certaine la masse humaine devant lui.

“Je souhaite soumettre au vote la tenue d’une nouvelle commission au sein de cette Tribune qui écoutera les propositions de tous ceux, aramilans, qui se reconnaissent dans ces mots. Je souhaite que cette commission d’élus fasse un pèlerinage à travers Aramila pour aller rencontrer ceux qui n’auraient pas la chance de pouvoir venir se présenter ici et qui pourraient aider d’autres archevêchés. Qu’ils nous rapportent ce qu’ils auront appris de ces puits de savoirs ancestraux pour le bien commun, qu’ils fassent en sorte que la connaissance et le bon sens se partagent.”

Il fallait une encore craquer une petite allumette, juste pour allumer une dernière bougie. Alors il se tourna vers les fondamentalistes en tendant la main vers eux.

"Je propose également que ce pèlerinage des bourgs soit placé sous la supervision de l'honorable Mo'agarah."

*
* *

Voir les mains se lever, pas toutes certes, même loin de là. Juste assez chez les fondamentalistes en les ayant caressé dans le sens du poil, après tout, ils ne pouvaient s'y opposer, leur tête de file serait le visage de ce pèlerinage à travers Aramila pendant que Pietro s'occuperait des doléances ici, en ville. Juste assez de mains aussi chez les progressistes qui croyaient qu’ils pourraient ouvrir leur propre voie, pas celle d’Epistopoli, pas celle d’Opale, mais celle d’Aramila. Pas étonnant que certains soient aussi charmés par l’idée du mouvement.

Le gamin se mit à courir dans les allées alors que les comptes se finissaient, il avait senti le sens du vent.

Il fallait courir, à travers la ville, à travers les rues, foncer jusqu’aux faubourgs. La nouvelle était certainement trop importante pour ne pas être rapportée. Et il avait quelques piécettes en jeu s’il ramenait l’information en premier, c’était clair. Éclair fait enfant, il zigzague jusqu’au bruit de la presse en pleine action. Les imprimeurs clandestins d’Ellendrine se retournèrent prêts à entendre la nouvelle.

“La Tribune est unie, les choses bougent… Mais pas comme l’Archevêque le souhaitait.”

Un coup de tonnerre dans l'imprimerie.

*
* *

D’autres observateurs seront sans doute plus critiques, l’espoir de trouver des solutions n’était que ça pour l’instant. Certains diraient même que le jeune Tribun d’Etyr souhaitait se mettre en avant avec cette commission qui mettrait du temps à rendre sa décision, et qu'il faudra lutter contre la marée montante jusque là. Cette commission reviendrait-elle vraiment avec des solutions ou encore plus de problèmes ? On ne peut pas enlever au Lion qu’il accepte de mettre son avenir politique en jeu pour cette voie du mouvement contre le fatalisme qu’il imagine et qui reste à tracer. Sans doute que ce n’est pas la voie la plus facile, la plus évidente, la plus tentante… Mais si ça l’était, ne serait-ce pas contraire aux valeurs des Douze ? Ce n’est pas en singeant l’étranger qu’on réussira à faire différemment d’eux, les courants d'influence seraient sans doute trop forts. Ils s'écraseront d'abord, bien sûr, mais ils finiront par l'éroder, emportant tout, ne laissant rien de ce qui fait le Rempart de la Foi.

Du fond de sa cellule qui sert habituellement pour les dégrisements, Vamistule sent-il ce mélange poisseux de pression qui tombent sur les épaules des Tribuns, des vagues de doute dans l’assemblée et les spectateurs, les relents sans doute d’autres qui ont abusés sur la boisson, mais derrière, n’y a-t-il pas une petite goutte d’espoir pour la belle Aramila ?
Lun 15 Juil - 12:46



[REQUÊTE] Audience extraordinaire à la Tribune

Citoyennes et citoyens d’Aramila — Ellendrine Brightwidge — Arno Dalmesca — Sylas Edralden


La situation prenait un tournant définitif, pour le moins inattendu.

À nouveau une douleur, un brasero consumant qui, en son for intérieur, embrasa quelque sentiment colérique déjà refoulé. La réponse devait être ferme et sèche, en plus d’être portée à point nommé.

Il darda un regard perçant sur la silhouette de Pietro qui, dos à lui, semblait éclipser quelque autorité arbitraire, se tenant à son tour face au peuple. Mais cette silhouette à la longue et soyeuse chevelure dorée ne saurait, à elle seule, dicter la marche d’une nation tout entière.

Dans sa vision périphérique se levaient plusieurs mains qui exprimaient, alors, une volonté contraire à l’archevêque.

Le souverain avait parlé. Et comme Mo'agarah ne semblait pas entonner quelque discours de conclusion, l’archevêque prit la parole avant que le brouhaha ne s’élevât de nouveau.

« En ce jour, en tant que représentant du Concile Œucuménique et archevêque d’Aramila, moi, Sylas Edralden, place ma confiance en la sagesse de la Tribune pour décider de la marche à suivre pour amener la Nation vers son Salut. Qu’à cela ne tienne, il est rappelé publiquement à son excellence Pietro Dalmesca, Tribun d’Etyr, de garder à l’esprit que le Concile et la Tribune sont la facette d’une même pièce ; qu’aucune inimitié ne dût altérer quelque jugement et que le “paternalisme” sans doute transparent aux fonctions religieuses sera une réponse nécessaire à toute tentative de démagogie. Il est également rappelé à son Excellence Pietro Dalmesca, Tribun d’Etyr, que si l’issue du vote n’est en rien discutable ni par la Tribune, ni par le Concile Œucuménique, son déroulement n’est et ne sera jamais le fait de son unique personne. Aucune observation ne sera faite sur le fond de l’intervention de Son Excellence Pietro Dalmesca. Ce vote arbitraire est évidemment rejeté jusqu’à être reconduit lors d’une assemblée ordinaire ; dût-elle avoir lieu avant ou après le pèlerinage dont il est fait mention et auquel je me joindrai. »

Sur ces paroles, il esquissa une révérence polie à l’assemblée et à ses pairs, avant de se retirer.